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Une anthologie met en lumière l'héritage de Rem Koolhaas

Rem Koolhaas présente son projet pour la mairie de La Haie, en 1986. © DR

Rem Koolhaas présente son projet pour la mairie de La Haie, en 1986. © DR

Un ouvrage rassemble et traduit en anglais pour la première fois des interviews, critiques, reportages, essais, opinions et rapports de compétition parus dans le monde entier sur l’architecte hollandais Rem Koolhaas. L’occasion de nous interroger sur son héritage avec son auteur, Christophe van Gerrewey, professeur assistant tenure-track en théorie et histoire de l’architecture à l’EPFL. 

«Je me considère comme le descendant des vrais Modernes» affirme en 1978 le jeune architecte Rem Koolhaas au journal wonen-TA/BK. Il indique aussi ne pas s’émouvoir que son parti-pris utilitaire en architecture ne soit pas dans l’air du temps. 

Très sûr de lui, arrogant, certains diront, Rem Koolhaas participe déjà à la création de son propre mythe. Il deviendra l’un des architectes majeurs de la deuxième partie du 20e siècle. Un «starchitecte» controversé, adepte de la provocation, haï et admiré. Trois ans avant cette interview, il fonde à New York son bureau, l’Office for Metropolitan Architecture (OMA). Son manifeste publié en 1978 à la gloire de Manhattan, Delirious New York, est devenu culte. Des Etats-Unis à la Chine, ses réalisations reflètent une pensée radicale depuis plus de 40 ans. Il en va de même de ses essais ou de ses cours donnés à Harvard.

Son influence sur l’architecture contemporaine reste toutefois difficile à évaluer. Afin de mieux comprendre la réception globale de son œuvre, Christophe van Gerrewey, chercheur et professeur assistant tenure-track en théorie et histoire de l’architecture à l’EPFL, publie une anthologie de 150 textes datant de 1975 à 1995, puisés aux quatre coins du monde et traduits pour la première fois en anglais: «OMA/Rem Koolhaas, A Critical Reader from Delirious New York to S,M,L,XL» (Birkhäuser). Une véritable opération de sauvetage de textes voués à l’oubli. Des dizaines de couvertures de magazines à l’effigie de l’architecte hollandais, allant de la presse spécialisée à Vogue, illustrent l’ouvrage. Une manière de rappeler sa popularité mondiale… et de l’interroger. Interview.

Le livre se concentre sur la destinée de l’Office for Metropolitan Architecture (OMA), de la création du bureau en 1975 à la parution du livre S,M,L,XL en 1995. Dans cette période, dites-vous, l’architecture veut se poser sur un pied d’égalité avec la littérature et l’art visuel. L’anthologie permet-elle de comprendre le rôle de Rem Koolhaas dans ce processus?

L’architecture devient dans ces années incontestablement un domaine culturel plus populaire qu’auparavant. Rem Koolhaas fait partie de cette génération d’architectes qui a attiré l’attention de la presse populaire par son éloquence, sa capacité à sentir les tendances et une certaine approche marketing de lui-même. Les textes rassemblés dans notre livre permettent de le comprendre. C’est aussi quelqu’un qui a permis à l’architecture de se présenter à la fois comme une activité intellectuelle et une activité «fun». Ses réalisations sont très inventives et parfois très inattendues. En revanche, on ne peut pas dire que l’architecture ait réussi aujourd’hui à générer le même intérêt dans les pages culturelles que la littérature, le cinéma ou le théâtre… 

Quels sont selon vous l’influence, la pertinence et l’héritage de l’œuvre de Rem Hoolhaas en 2019? 

Ses écrits et ses réalisations sont intéressants à étudier non seulement qualitativement, mais aussi parce qu’ils reflètent leur époque. En 1978, le livre Delirious New York prend la défense de Manhattan, alors que la métropole est perçue comme dangereuse et désagréable. Koolhaas la considère au contraire comme une accumulation d’inventions formelles originales, à l’exemple de Coney Island. Nous voyons donc ici dès le début une tendance chez lui à s’intéresser à des sujets peu populaires, juste avant qu’ils ne le deviennent. Dans la décennie suivante, en 1989, il fait un projet pour le Sea Trade Center de Zeebruges, qui deviendra un symbole d’ouverture des voies de communication, de l’unification de l’Europe et une incarnation de l’optimisme européen post-Guerre froide. D’une certaine manière, le projet montre aussi les défauts du projet européen: il est trop centré sur le commerce et devient un gouffre financier… 

Qu’en est-il des années 1990?

Alors que son bureau bâtissait au début des années 1980 des logements sociaux, on remarque que de tels projets disparaissent ensuite de ses préoccupations. C’est un reflet des politiques du logement qui s’éloignent du socialisme. En 1992, OMA réalise par contre le bâtiment que la critique estime le plus réussi: le Kunsthal de Rotterdam. Avec un bon équilibre, le musée sait attirer l’attention des visiteurs tout en mettant en valeur les œuvres d’art. Mais l’élément le plus révélateur de cette époque est sans doute la parution de son livre S,M,L,XL que tout architecte qui se respecte se doit d’avoir dans sa bibliothèque.

Quelle est la spécificité de cette publication?

Il s’agit à ce jour du dernier grand livre d’architecture, de celui qui a eu le plus d’impact, avec des critiques parues dans les revues du monde entier, et ce, même deux ans après sa publication et à qui on a consacré une exposition, comme le montre notre anthologie. Avec ses 1300 pages, S,M,L,XL n’est pourtant pas un livre qu’on lit, mais un livre qu’on feuillette. Le graphisme de Bruce Mau y est dominant, c’est donc plus un objet qu’un livre. En ce sens, on remarque qu’il introduit la culture du zapping ou même du browsing.

(Retrouvez la version intégrale de l'interview sur le site de la Faculté de l'Environnement naturel, architectural et construit)

Kunsthal de Rotterdam, inauguré en 1992. © OMA