La précarité, un facteur déterminant de l'obésité

Les mesures actuelles de prévention contre le surpoids sont insuffisantes, selon les chercheurs. © iStock

Les mesures actuelles de prévention contre le surpoids sont insuffisantes, selon les chercheurs. © iStock

Une étude conjointe impliquant le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) montre sur un échantillon de population lausannoise que les personnes présentant une prédisposition génétique à l’obésité sont plus susceptibles de la développer si elles se trouvent en situation de précarité.

Les personnes présentant une prédisposition à l’obésité la développeront davantage si elles sont confrontées à des conditions socio-économiques défavorables. A Lausanne, la probabilité d’être en surpoids est ainsi plus élevée pour ces personnes si elles habitent à l’Ouest qu’à l’Est de la ville, l’Ouest étant plus exposé à la précarité. La nutrition, le mode de vie et l’environnement interagissent avec les gènes d’une personne et sont susceptibles d’influencer son indice de masse corporelle (IMC). Le niveau de précarité est donc un facteur prépondérant.

Telles sont les conclusions de l’étude publiée par la University of Exeter Medical School conjointement avec le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) dans l’International Journal of Epidemiology. Le travail des chercheurs a permis de confirmer un premier résultat observé en analysant 120'000 individus issus de la bio-banque du Royaume-Uni. Quelque 6’000 habitants de la capitale vaudoise (étude CoLaus) ont servi de test de confirmation.

Parmi les co-auteurs de l’étude figurent Zoltán Kutalik (Institut universitaire de médecine sociale et préventive, IUMSP), Idris Guessous (Policlinique médicale universitaire, PMU), chercheurs au CHUV, et Stéphane Joost, du Laboratoire de Systèmes d’Information Géographique (LASIG) de l’EPFL. Ils décryptent ensemble les causes de l’obésité depuis plusieurs années. En 2014, une première étude sur la distribution géographique de l’IMC en ville de Genève avait révélé que la différence de revenu ne suffisait pas à expliquer le regroupement spatial des personnes en surpoids. En 2016, une étude complémentaire sur la ville de Lausanne avait établi que, même en ajustant les valeurs de l’IMC avec d’autres critères socio-économiques tels que le niveau d’éducation, l’âge, l’état de santé, l’origine ethnique, le genre et la consommation d’alcool, les personnes en surpoids demeuraient clairement regroupées dans l’Ouest lausannois.

Quatre facteurs de précarités testés

Dans la présente étude, Stéphane Joost a appliqué le même indicateur que celui de l’étude anglaise, l’indice de précarité de «Townsend» (TDI). Cet indice imaginé en 1987 permet de créer la carte d’une ville en se basant sur quatre facteurs: le taux de chômage, la surpopulation par logement (soit le rapport entre le nombre d’habitants et le nombre de pièces par logement), la proportion de propriétaires de voiture et de leur propre logement. Ces deux derniers facteurs sont actuellement discutables dans la mesure où le fait de ne pas posséder de voiture au centre-ville n’est plus forcément un signe de précarité. Ainsi, sur la carte de Lausanne, on observe un indice TDI surestimé dans les quartiers du centre. La capitale vaudoise apparaît toutefois divisée, l’Ouest présentant un indice de précarité plus élevé que l’Est.

Stéphane Joost a ensuite transmis ces données aux chercheurs du CHUV. Ces derniers ont calculé le degré d’interaction entre le TDI et un score de risque génétique (GRS) influençant l’indice de masse corporelle. Le GRS est une combinaison de 69 variants génétiques prédisposant à l’obésité. Résultat: une disparité entre l’Est et l’Ouest est constatée. Il est toutefois difficile de la chiffrer précisément, la taille de la cohorte (6’000 individus) étant insuffisante. En comparaison, les participants de l’étude britannique qui présentaient 10 variants génétiques supplémentaires prédisposant à l’obésité ont pris en moyenne un kilo de plus (3,6 kilos contre 2,8 kilos pour une personne de taille moyenne) lorsqu’ils vivaient dans environnement à haut risque de précarité.


Superposition des groupes de dépendance spatiale de l’Indice de masse corporelle (IMC) à l’Indice de précarité de Townsend (TDI) par sous-secteur-statistique. Les points rouges appartiennent à un groupe dont l’IMC est supérieur à la moyenne, les points bleus à celui dont l’IMC est inférieur à la moyenne. © LASIG - EPFL

Mieux cibler les campagnes de prévention

«Notre étude montre qu’il ne suffit pas de cibler les mesures de prévention contre le surpoids sur des facteurs spécifiques comme la consommation de boissons sucrées ou d’aliments frits, alors que des conditions socio-économiques défavorables accentuent la prédisposition génétique à l’obésité. On peut donc se demander dans quelle mesure une révision de l’aménagement du territoire pourrait constituer un moyen de contenir l’épidémie d’obésité en cours», explique Stéphane Joost. Et les hypothèses sont nombreuses, dans ce domaine. En plus de posséder plus de verdure et de forêts que l’Ouest de la ville, les quartiers de l’Est lausannois souffriraient moins du bruit nocturne, principalement lié au trafic routier et ferroviaire.

Du côté du CHUV, l’analyse est la même: «L’obésité est multifactorielle. Nous nous sommes ici attachés à calculer l’impact du facteur de la précarité sur la prédisposition génétique face à l'obésité. Notre étude montre qu’il est très difficile de préciser quelles composantes de l'environnement et du mode de vie sont les plus critiques mais qu’il existe une interaction entre le risque de développer du surpoids lorsqu’on y est prédisposé génétiquement et les conditions socio-économiques reflétées par le type de quartier dans lequel on vit. De notre point de vue, c’est un facteur assez injuste», commente Zoltán Kutalik, statisticien spécialisé en génétique.

De multiples solutions

Les solutions des chercheurs pour combler cette inégalité? «Améliorer le niveau de formation de la population, favoriser l’octroi de bourses d’études, offrir des abonnements de fitness… Ces mesures auraient un impact sur la prédisposition génétique à l’obésité des habitants», avance Zoltán Kutalik. Pour Stéphane Joost, un travail sur l’urbanisme est également une voie à explorer: «La limitation du trafic routier nocturne sur les axes à fort trafic, une meilleure isolation acoustique des bâtiments, le désenclavement de certains quartiers, un accès plus direct à des aménagement socioculturels et sportifs et un développement de la mobilité douce pourraient également diminuer l’exposition à l’obésité et atténuer l’écart entre l’Ouest lausannois et le reste de la ville.» Les prochaines recherches entre le CHUV et l’EPFL s’attacheront précisément à vérifier ces hypothèses.

Références
Gene–obesogenic environment interactions in the UK Biobank study, International Journal of Epidemiology, 2017


Author: EPFL - CHUV

Source: EPFL