Votre maison vous appelle : elle veut une seconde vie

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À l’EPFL, un indice de réemploi aide à décider quoi sauver avant la démolition et à réduire CO₂ et déchets.
Chaque semaine, dans les villes suisses, nous assistons au même rituel : une vieille maison recouverte d'échafaudages, puis un tas de gravats, puis un bâtiment flambant neuf. Une construction disparaît, une autre apparaît. Sur le papier, cela s'appelle le progrès. Depuis le trottoir, cela ressemble souvent à une destruction sans guerre, ce qui soulève une question : où sont passés tous les matériaux ?
En japonais, il existe un mot, wabi-sabi : l'art de trouver la beauté dans l'imperfection, le vieillissement et l'incomplétude. Une tasse à thé fêlée, une table usée par les coudes ou encore un escalier dont les marches savent où vos pieds vont se poser. De nombreux éléments de construction sont exactement comme cela.
Pourtant, lorsqu'une maison est démolie, toutes ces pièces uniques sont traitées comme des déchets anonymes. Leurs réparations et leur histoire finissent dans la même benne que le plâtre cassé. Nous les remplaçons par des produits neufs standardisés, parfois de moindre qualité, tout en produisant plus de CO₂ et des millions de tonnes de déchets de construction. Nous perdons non seulement des matériaux, mais aussi des souvenirs et du caractère. La ville devient plus efficace, mais aussi plus oublieuse.
Chaque jour, nous entendons parler du changement climatique et de l'importance de réparer les choses, de conserver les objets plus longtemps et de valoriser ce qui existe déjà. Dans le domaine de la construction, nous faisons le contraire. La démolition précède la transformation, le recyclage précède la réutilisation. Que faudrait-il pour que la réutilisation devienne la norme raisonnable, et non l'exception héroïque ?
Au cours de mon doctorat à l'EPFL, je me suis attaquée à cette question. J'ai développé un outil d'intelligence artificielle qui examine l'intérieur d'un bâtiment et se demande, pour chaque composant : « vaut-il la peine d'être réutilisé, et quand ? » Pour ce faire, j'ai collecté des données provenant des marchés européens de la réutilisation et les ai combinées avec des données sur les émissions de CO₂, les coûts, les avantages et la demande du marché pour différents composants. L'« indice de viabilité de la réutilisation » (RVI soit Reuse Viability Index) qui en résulte fournit un score indiquant dans quelle mesure la réutilisation d'un composant réduit les émissions, permet de réaliser des économies et augmente ses chances d’être réutilisé dans un autre bâtiment. Le RVI sert de guide décisionnel, révélant les composants prêts pour une seconde carrière… et ceux ravis de prendre leur retraite. Concrètement, l’indice permet de montrer que des poutres en bois massif ou des fenêtres anciennes méritent d’être récupérées avec soin, alors que d’autres éléments n’en valent pas l’effort.
Grâce à cette approche, un bâtiment cesse d'être un objet condamné et devient un catalogue d'opportunités. Les propriétaires peuvent voir quels éléments méritent d'être soigneusement démontés et réutilisés, les villes peuvent planifier des stratégies circulaires et les concepteurs peuvent intégrer intentionnellement des composants existants dans de nouveaux projets plutôt que de partir d'une page blanche.
Nous ne pouvons et ne devons pas figer chaque maison dans le temps. Mais entre « ancien bâtiment » et « nouveau projet », il y a un bref moment de choix. Mon travail consiste à rendre ce moment visible afin qu'au moins les meilleures parties ne disparaissent pas avec la poussière.
Si nous y parvenons, les villes du futur ne seront pas seulement plus durables sur le papier. Elles porteront également, dans leurs portes, leurs poutres et leurs fenêtres, la beauté discrète wabi-sabi de matériaux qui ont déjà vécu une vie et qui, très calmement, ont refusé d'être jetés.
Maria Sivers, Sciencepreneur / Postdoctoral Researcher at the Structural Xploration Lab (SXL), EPFL
- Cette chronique est parue au mois de mars 2026 dans les quotidiens La Côte (Vaud) et Le Nouvelliste (Valais), dans le cadre d'un partenariat avec le groupe de presse ESH Médias visant à faire connaître auprès du grand public la recherche et l'innovation de l'EPFL dans le secteur de la construction.