Une étude entre art et architecture relit l'histoire coloniale suisse

Broderie de textes issus d'archives coloniales. © Denise Bertschi

Broderie de textes issus d'archives coloniales. © Denise Bertschi

Une recherche menée par l’EPFL et la HEAD – Genève met en lumière le rôle de la Confédération suisse dans la création d’une colonie basée au Brésil. La chercheuse, Denise Bertschi, est également artiste. Elle exposera son travail au Musée national suisse et au Centre d’art de Neuchâtel en septembre 2024.

Dès la première moitié du XIXe siècle, de nombreuses familles suisses issues de la bourgeoisie s’installent dans l’Etat de Bahia, au nord-est du Brésil. Sur des terres appartenant à la population indigène, elles déforestent les sols, exploitent la terre et développent l’un des plus grands conglomérats de plantations de café de l’Etat. Le travail agricole est assuré par des hommes, des femmes et des enfants transportés de force depuis le continent africain et mis en esclavage. Le profit est tel que, peu après sa création en 1848, la Confédération helvétique nomme des vice-consuls sur place, eux-mêmes esclavagistes et propriétaires terriens. Ils ont pour rôle de gérer la plantation, nommée «Colônia Leopoldina».

Les vice-consuls protègent les plantations appartenant aux familles suisses lors des révoltes des personnes mises en esclavage en actionnant les liens diplomatiques avec les autorités brésiliennes. Ils tiennent aussi à jour l’inventaire des biens de ces familles suisses, qui pouvaient représenter jusqu’à 200 personnes, et posséder jusqu’à 2000 Africaines et Africains mis en esclavage. Ces derniers figurent dans l’inventaire avec leur nom, leur âge, leur état de santé. Les vice-consuls leur attribuent également une valeur. Cette activité directe de la jeune Confédération dans un contexte colonial s’étendra jusqu’en 1888, date de l’abolition de l’esclavage au Brésil.

Bosset de Luze, Fazenda Pombal, Colonia Leopoldina à Bahia; dessin, aquarelle sur papier; entre 1820 et 1840. © Pinacoteca do Estado de São Paulo.

Dans une démarche liant l’histoire de l’architecture, la culture visuelle et la création artistique, Denise Bertschi s’est intéressée aux traces laissées par la cette présence helvétique. «Mon objectif était de montrer l’impact sur la longue durée de cet épisode colonial qui a redéfini les paysages brésiliens et suisses jusqu’à ce jour», précise la chercheuse. La soutenance publique de ce doctorat, réalisé entre l’EPFL et la HEAD – Genève, se tiendra le 27 juin à l’EPFL. En tant qu’artiste, Denise Bertschi a complété sa recherche scientifique en incluant des œuvres d’art qui révèlent les traces de la colonie. Elle les exposera au Musée national suisse de Zurich et au Centre d’art de Neuchâtel en septembre 2024.

Plaque de rue BEM VINDO A HELVÉCIA sur l'entrée arrière du village de Quilombo Helvécia. Le panneau est parrainé par l'entreprise d'eucalyptus Fibria (aujourd'hui Suzano) et montre la dépendance de la communauté locale à l'égard du géant de la plantation. © Denise Bertschi / 2017

Rendre visible l’invisible

Au départ de cette recherche se trouvait une question: comment aborder cet partie invisible de l’histoire suisse, qui parle souvent de «colonialisme sans colonies»? Comment rendre tangible cet événement qui prouve au contraire le rôle actif de la Confédération dans le colonialisme? En 2017, Denise Bertschi se rend deux fois dans le village qui se nomme Helvécia pour y récolter les témoignages de descendants afro-brésiliens. Elle les trouve encore hantés par une mémoire de violence. Guidée par eux, elle filme le port d’où étaient débarqués les Africaines et Africains mis en esclavage, leur cimetière, qui présente des pierres tombales envahies par la végétation, désagrégées et illisibles. Ils l’emmènent aussi là où se trouvait la maison des personnes réduites en esclavage et là où elles étaient battues. Des lieux aujourd’hui détruits et invisibles, et un sol recouvert de plantes d’eucalyptus. Car, de la production du café, le site est passé dès les années 1940 à l’exploitation intensive de cette plante. La plantation est actuellement aux mains d’une multinationale qui emploie en grande partie les membres de la communauté ‘Quilombo Helvécia’, les descendants des personnes mises en esclavage lors de la création de la colonie.

Extrait d'une vidéo tournée en 2017 par Denise Bertschi sur les traces de la Colônia Leopoldina. © Denise Bertschi

En fouillant dans les archives fédérales, Denise Bertschi trouve des listes et des registres détaillés de l'administration coloniale portant le cachet du vice-consulat du gouvernement suisse. L’artiste s’inspire alors de ces archives pour créer des œuvres d’art. En l’occurrence, elle décide de faire broder le cachet de la colonie et les archives du vice-consul par la dernière fabrique de dentelle de Saint-Gall, vestige de ce qui était un produit d'exportation florissant dans la Suisse du XIXe siècle, y compris vers le Brésil. Des broderies y sont encore portées aujourd'hui lors des célébrations du Candomblé, un rituel religieux afro-brésilien, et témoignent de cette histoire matérielle et économique. Cet objet permettra de percevoir l’un des inventaires rédigés par le vice-consul gérant la colonie et, ainsi, de rendre visible ce qui est devenu invisible, tout en reliant l’histoire suisse à celle du Brésil.

Ce détail montre la forme brodée d'un timbre de bureau de l'Agence Consulaire Suisse Léopoldine, qui est une preuve de l'implication directe de l'Etat suisse dans ce projet colonial par l'installation d'un consulat national sur la Colonia Leopoldina. © Timo Ullmann / 2020

Relire le paysage suisse

Pour son doctorat, Denise Bertschi est aussi partie à la recherche des traces de la Colônia Leopoldina dans le paysage suisse. Les archives fédérales et celles du canton de Neuchâtel indiquent que les propriétaires de parcelles de la colonie portaient eux-mêmes le titre de «consuls», ce qui prouve la protection étatique dont ils bénéficiaient. L’un d’entre eux, James-Ferdinand de Pury, fait construire à Neuchâtel la «Villa de Pury» grâce à la fortune générée par la colonie. A sa mort et à sa demande, le bâtiment est transformé en 1904 en Musée d’ethnographie, fonction qu’il occupe encore à ce jour.

Le nom d’un autre homme d’affaires revient dans ces documents: Auguste-Frédéric de Meuron. Enrichi grâce aux plantations de tabac basées sur l'esclavage de Bahia et de Rio de Janeiro, il joue le rôle clé de banquier et d'arrangeur pour les familles suisses qui souhaitent créer de nouvelles plantations. En 1849, il convertit une partie de son capital colonial pour construire la clinique de Préfargier dans le canton de Neuchâtel – un hôpital psychiatrique à la pointe de son époque qui remplit toujours cette fonction aujourd'hui. «Il ne s'agit là que de deux exemples», précise Denise Bertschi. «Ces faits peuvent changer notre perspective sur l'environnement bâti et institutionnel de la Suisse, notamment en nous rappelant d'où proviennent les capitaux investis pour construire ces bâtiments de prestige au service de l'appareil étatique.»

La Villa de Pury (Musée d‘Ethnographie), à Neuchâtel. © Denise Bertschi / 2021
  • Soutenance publique le 27 juin 2024, 18h00, entrée libre, EPFL.
    Ce doctorat émane d’un nouveau partenariat académique entre l’EPFL et la HEAD-Genève.
  • Denise Bertschi est finaliste des Swiss Art Awards; Exposition du 10.6.–16.6.2024, Messehalle 1.1, Bâle.
Références

Denise Bertschi, “ECHOING SWISS COLONIALITY. Land, Archive and Visuality from Helvécia to Helvetia”, thèse co-dirigée par le Professeur Nicola Braghieri, EPFL, et Doreen Mende, HEAD – Genève, 2024.


Auteur: Sandrine Perroud

Source: EPFL