Retourner sans effort les patients alités avec un système mécanique

Un dispositif mécanique mis au point par l’Instant-Lab de l’EPFL permet de diviser par deux le nombre de personnes nécessaires au retournement des patients dans le coma et d’éliminer l’effort physique qui leur incombe. Testé sur des mannequins par des médecins et des infirmiers, il semble faire l’unanimité.


Retourner un patient intubé sur son lit de soins intensifs mobilise cinq à six personnes et représente un important effort physique pour chacune d’entre elles. Lors d’un coma artificiel, ce geste est effectué au minimum deux fois par jour pour chaque patient afin d’optimiser sa respiration et éviter les escarres. L’augmentation des personnes en soins intensifs liée à la crise sanitaire actuelle ne fait que renforcer le problème. Afin de soulager le personnel soignant, Charles Baur et une équipe composée d’assistants scientifiques et d’une étudiante de l’Instant-Lab de la Faculté des sciences et techniques de l'ingénieur à Neuchâtel ont mis au point un système simple qui permet à seulement trois personnes de retourner les patients sans effort physique. Testé sur des mannequins par des médecins et des infirmiers dans l’hôpital simulé de l’Institut et Haute École de la Santé de La Source à Lausanne ainsi qu’aux soins intensifs de l’Hôpital universitaire de Genève, ce dispositif breveté et prêt à être industrialisé, semble faire l’unanimité.

Un retournement en douceur sans efforts physiques pour le personnel soignant

La pièce de métal qui sert à pincer les draps© 2021 Alain Herzog

Actuellement, pour préparer le retournement, les soignants placent un drap propre sur le patient afin de changer le lit au cours de la manœuvre, puis font basculer la personne en douceur à la force des bras. Les pièces de métal développées par l’Instant-Lab arriment le drap du dessus avec celui du dessous au plus près du corps en quatre endroits : de chaque côté des épaules et des genoux. À chaque fois, les deux épaisseurs de tissu sont enroulées autour d’une petite tige qui vient se loger dans un autre élément métallique afin de verrouiller le dispositif. Le patient se retrouve ainsi fermement maintenu entre les draps. Sur l’un des côtés du corps, les pièces métalliques sont dotées d’orifices où viennent s’accrocher des dégaines. Celles-ci sont reliées à une cigogne, système de levage habituellement utilisé dans les hôpitaux pour le transfert des personnes, qui permet de faire progressivement basculer le patient sans effort physique pour le personnel soignant. Le malade, initialement en position ventrale, est soulevé jusqu’à atteindre une position latérale. Il est ensuite délicatement reposé sur le dos. Le processus inverse est réalisé de la même manière.

Se concentrer sur la technique du retournement

Seuls trois infirmiers ou aides-infirmiers sont mobilisés et n’ont ainsi plus le poids du patient à soulever. La manœuvre étant délicate, les équipes de personnes qui s’occupent de ces retournements sont habituellement constituées pour une longue période afin de travailler de concert et minimiser les risques. Un procédé qui n’est pas sans conséquence puisque la charge physique importante est fréquemment source de fatigue, de douleurs et de blessures pour le personnel. « Ce système, très doux, permet aux soignants de se concentrer uniquement sur la technique du retournement », résume Dominique Truchot-Cardot, médecin et responsable du SILAB, laboratoire d’innovation de la Haute Ecole de la Santé La Source. Deux d’entre eux placent les pièces de métal puis veillent au bon positionnement du patient et des tuyaux et câbles médicaux dont il a besoin pour son traitement. Le troisième gère la cigogne, manuelle ou électronique, afin d’assurer un retournement en douceur.

Une petite équipe très impliquée

L'équipe du Instant-lab: Marine Clogenson, Hubert Schneegans, Charles Baur,
Jessica Gumowski, Lisa Bonnefoy, Loic Tissot-Daguette © 2021 Alain Herzog

Lancé en octobre en marge des recherches habituelles de l’Instant-Lab, l’ambition de développer rapidement un système opérationnel en cette période de pandémie a soudé une petite équipe de cinq personnes autour de Charles Baur. Fortes de leur savoir-faire en microtechnique, elles ont travaillé d’arrache-pied, en grande partie sur leur temps libre, sur ce dispositif qui devait impérativement s’insérer dans les procédures habituelles et ne nécessiter aucune formation spécifique. Appelé Décubitus, le système a été testé en décembre sur des mannequins à l’hôpital simulé de la Source à Lausanne. Dès les premières manipulations, infirmiers et médecins du laboratoire d’innovation de la Haute école de La Source sont tombés d’accord sur la facilité d’utilisation et l’aide qu’il pourrait représenter dans les hôpitaux. Plus récemment, Charles Baur et son équipe sont allés le présenter au personnel des soins intensifs des HUG où il a également fait l’unanimité.

Lancer l’industrialisation

Brevetées par le Service de transfert de technologie de l’EPFL (TTO), les pièces nécessaires sont prêtes à être produites en série. Leur géométrie simple permet de les fabriquer à moindre coût. Si les premiers prototypes ont été financés par Enable, la structure EPFL qui facilite le transfert du laboratoire vers le marché, le défi est maintenant de trouver des fonds pour lancer l’industrialisation. « Nous voulons aller vite afin que ce système, qui a été plébiscité par les professionnels de la santé qui l’ont testé, puisse entrer dans la routine et décharger les soignants très rapidement », note Charles Baur. La création d’une start-up et une levée de fonds, dont le processus prend du temps, ne sont donc pas à l’ordre du jour. Mais l’équipe s’est promis lors du lancement du projet, de le mener à son terme. Elle met les bouchées doubles pour trouver des partenaires industriels et mener à bien les démarches administratives nécessaires pour y parvenir.