Quand le papier casse : stabiliser un matériau instable en exposition

Le document avant la restauration / © 2026 Florane Gindroz Iseli
À l’occasion de l’exposition 'Des Cèdres à Dorigny' (EPFL, Archizoom), la restauration d’un croquis sur papier calque de Jean-Pierre Vouga, conservé aux Archives de la construction moderne, met en évidence les enjeux matériels et scientifiques liés à la conservation des documents d’architecture. Entre vieillissement des matériaux, contraintes mécaniques et conditions environnementales, stabiliser ces supports fragiles constitue une étape essentielle pour en assurer la transmission et la lisibilité.
Du 4 mars au 29 septembre 2026, l’exposition Des Cèdres à Dorigny, bâtir l’école d’architecture, présentée à Archizoom sur le campus de l’EPFL, retrace la naissance et l’évolution de l’enseignement de l’architecture à Lausanne à travers les projets architecturaux construits ou non réalisés conservés dans les fonds des Archives de la construction moderne. Parmi les pièces exposées figure un croquis perspectif d’intérieur réalisé par Jean-Pierre Vouga, identifié comme représentant l’atelier de Paul Tournon à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts à Paris. Non daté, mais attribuable aux années 1920-1930, ce dessin au graphite sur papier calque de format moyen documente un modèle pédagogique fondé sur l’atelier et le projet.
Vieillissement des matériaux et instabilité du support
Le papier calque, largement utilisé pour ses qualités de translucidité et de précision, est aujourd’hui l’une des causes principales de sa vulnérabilité. Cette fragilité tient à sa composition et à son mode de fabrication, qui modifie l’organisation des fibres cellulosiques et réduit leur capacité à absorber et redistribuer les contraintes mécaniques et hygrométriques. Avec le temps, les phénomènes d’oxydation et d’hydrolyse acide fragilisent davantage ces fibres, entraînant une perte de flexibilité et une augmentation de la rigidité du matériau. Un jaunissement prononcé, parfois brunissant, témoigne ici de ce vieillissement chimique du support. Les plis verticaux sont devenus rigides et cassants, et de nombreuses déchirures se sont développées le long de ces lignes de pli, certaines menaçant directement la cohésion matérielle de l’ensemble. Les bords présentent des lacunes, petites pertes de matière qui interrompent la continuité du support. À ces altérations structurelles s’ajoutent des déformations permanentes et un gondolement généralisé, effets combinés de la mémoire mécanique des plis et de la perte de souplesse du calque. Le médium graphique demeure globalement lisible, mais il porte lui aussi les marques du temps. Le document porte ainsi en lui sa propre histoire matérielle, faite d’usages, de manipulations et de transformations.
Des archives comme systèmes physiques en dégradation
Ce cas met en évidence une réalité souvent sous-estimée : les archives fonctionnent comme des objets physiques soumis à des processus de dégradation mesurables, relevant à la fois de la chimie des matériaux et de la mécanique des supports. Le dessin d’architecture, initialement conçu comme un dispositif de travail, n’avait pas vocation à une conservation à long terme. Son passage au statut d’artefact patrimonial implique donc un changement de paradigme, qui mobilise des compétences spécifiques et des protocoles d’intervention articulant expertise scientifique et principes déontologiques.
Stabiliser un système fragilisé : protocole d’intervention
Dans la perspective de l’exposition, il a été nécessaire d’intervenir, de stabiliser et de restaurer le document. Le traitement a été confié à l’atelier de restauration 'Atelier pour le papier' de Florane Gindroz Iseli à Yverdon-les-Bains. L’intervention, menée entre fin janvier et fin février 2026, a consisté en une série d’opérations graduelles visant à stabiliser l’œuvre sans en altérer la lisibilité ni effacer les traces de son histoire matérielle. Après un nettoyage de surface, la remise à plat a été engagée par humidification contrôlée des zones de pli, permettant de redistribuer les contraintes internes du matériau et de repositionner les déchirures. Celles-ci ont été consolidées à l’aide d’un adhésif à base d’amidon et de papiers japonais à faible grammage, choisis pour leurs propriétés mécaniques et leur compatibilité chimique. Les lacunes ont été comblées, puis l’ensemble a été renforcé par un doublage au verso, augmentant la résistance globale du support. Une mise sous presse a permis d’obtenir une planéité stable, tandis que des retouches localisées ont assuré la continuité visuelle. Le conditionnement final sous passe-partout en carton à réserve alcaline, conforme aux normes de conservation préventive, garantit un environnement physiquement et chimiquement contrôlé.
Processus de restauration et science des matériaux
La restauration apparaît ainsi comme une opération à l’interface entre science des matériaux et pratique expérimentale. Elle mobilise une compréhension fine de la structure et du comportement des fibres cellulosiques, des mécanismes d’oxydation et d’hydrolyse acide, ainsi que des interactions entre humidité, température et propriétés mécaniques. Elle implique également une réflexion sur la réversibilité des systèmes d’adhésion et sur l’évolution à long terme des matériaux introduits. Restaurer ne consiste pas à retrouver un état d’origine, mais à intervenir sur un système en dégradation pour en ralentir les cinétiques, stabiliser les équilibres fragiles et assurer la transmission du document dans des conditions physiquement et chimiquement maîtrisées.

La conservation comme infrastructure environnementale
La conservation ne se limite pas à l’intervention ponctuelle, mais elle s’inscrit dans un système plus large de gestion des conditions environnementales. Les paramètres de température, d’humidité relative, d’exposition lumineuse et de qualité de l’air influencent directement la vitesse des processus de dégradation. Ces enjeux concernent autant l’espace d’exposition que les dépôts des Archives de la construction moderne, situés sur le campus de l’EPFL et à Crissier, où sont conservés près de 300 mètres cubes d’archives. La conservation devient alors une question d’infrastructure, impliquant des dispositifs de régulation, de monitoring et de maintenance.
Exposer un dessin revient toujours à l’extraire temporairement de son environnement optimal, et chaque présentation publique constitue donc un compromis entre accessibilité et préservation, entre diffusion du savoir et protection matérielle. Derrière chaque document exposé se cache ainsi un ensemble d’opérations, qui assurent sa continuité matérielle et sa lisibilité.









