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Mobiles et sédentaires, le nouveau paradoxe

© Thinkstock.com

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Les longs déplacements pour motif professionnel augmentent. Des chercheurs dressent le portrait de ces nomades du XXIe siècle, des raisons qui les poussent à avaler les kilomètres et des conséquences sur leurs vies.

Au petit matin, ils sont déjà sur les routes, dans les trains ou les aéroports. Certains découchent plusieurs nuits par semaine dans le studio meublé d’une autre ville ou la chambre d’un hôtel de banlieue. Les «grands mobiles», comme on les nomme, sont les nomades occidentaux du XXIe siècle. Souvent attachés à leur chez-soi, ils sont déracinés professionnellement, par choix ou par contrainte.

Se basant sur une étude européenne menée en 2007 et 2011, des chercheurs de l’EPFL esquissent les profils de ces grands mobiles, pendulaires qui passent plus de 2 heures par jour dans les transports, ou bi-résidents qui séjournent plus de 60 nuits par an hors du domicile principal.

Les grands mobiles sont loin d’être marginaux: environ un quart de la population européenne est concernée et, au cours de leur parcours professionnel, près de la moitié des actifs du continent connaissent un épisode de grande mobilité. L’amélioration de l’offre de transport, les tensions sur le marché de l’emploi, le marché foncier, les disparités régionales expliquent l’accroissement du phénomène.

Mobilité spatiale, pas relationnelle
D’autres facteurs non liés au travail entrent également en ligne de compte dans le choix de la grande mobilité. «Les grands mobiles sont parfois de grands sédentaires: ils se révèlent mobiles spatialement mais pas socialement», précise Stéphanie Vincent-Geslin, qui a dirigé la recherche avec Emmanuel Ravalet au Laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL. «Changer de domicile, c’est d’abord changer tout court. Quand on habite un endroit, on développe un réseau que l’on n’a pas forcément envie de quitter. Ces ancrages pèsent dans le choix des grands pendulaires.»

La pendularité de longue distance touche toutes les catégories socio-professionnelles et les urbains comme les ruraux. Mais elle les marque de façon inégale, constate la recherche financée par le Forum Vies Mobiles*, un think tank de la SNCF (chemins de fer français). Ces inégalités dépendent de la «motilité» des individus, c’est-à-dire de leur potentiel de mobilité. Puis-je effectuer - matériellement, financièrement, pratiquement - des déplacements de longue distance? Dans quelle mesure suis-je capable de faire face à l’imprévu, d’organiser et d’occuper mon temps de transport? «Ceux qui vivent le mieux cette situation sont ceux qui ont le plus de possibilité de la faire cesser», résume Emmanuel Ravalet.

Nouvelle norme
Reflet des incertitudes croissantes de nos sociétés, la grande mobilité s’érige ainsi peu à peu en norme. Non sans conséquences sociales. Les femmes concernées ont leur premier enfant plus tard, et en font moins. Les familles monoparentales sont plus souvent obligées d’y recourir pour faire bouillir la marmite. Les célibataires s’y engouffrent et sont, du coup, plus enclins à le rester. Finalement, les couples dont l’un des deux s’absente régulièrement ont près de deux fois plus de risques de se séparer. «La grande mobilité dépasse largement la question unique des transports», concluent les chercheurs. Ils publieront cet automne un petit livre regroupant les portraits fictifs de six grands mobiles.


* Créé en 2011 par la SNCF (Société des chemins de fer français), le Forum Vies Mobiles est un institut de recherche et d’échange sur la mobilité. Le professeur Vincent Kaufmann, responsable du Laboratoire de Sociologie urbaine de l’EPFL, en est le directeur scientifique. Le Centre de Transport de l’EPFL coordonne trois projets de recherche avec le Forum Vies Mobiles.


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