Mettre en avant l'innovation en sciences de la vie

Bart Deplancke, vice-doyen à l’innovation de la faculté SV. © Thibaud Barras, EPFL

Bart Deplancke, vice-doyen à l’innovation de la faculté SV. © Thibaud Barras, EPFL

La Faculté des Sciences de la vie de l’EPFL a lancé en 2017 le programme de soutien à l’innovation Catalyze4Life, qui encourage les projets innovants à fort potentiel à s'engager vers une mise en application, le transfert de technologie et le développement de produits. Bart Deplancke, vice-doyen à l’innovation, présente sa vision du projet qui entre dans une phase d’expansion.

Avez-vous une expérience personnelle dans le monde des start-ups ?

Nous avons lancé en 2011 l’entreprise Genohm, qui produisait des logiciels de gestion de données en sciences de la vie. L’idée fondatrice est née du constat que les sciences de la vie requièrent de plus en plus de données, et que la plupart des systèmes de gestion de données n’étaient, à l’époque, pas du tout adaptés à un tel volume d’informations. L’un de mes meilleurs amis est bio-ingénieur, donc il comprend ce milieu, et a travaillé dans les télécommunications pendant un moment. Il connaissait des solutions de gestion des données, donc nous avons mis nos idées en commun, et de cette synergie est née l’entreprise. Elle a été rachetée en 2018 par Agilent, et près de 100 personnes y travaillent aujourd’hui, ici sur le campus de l’EPFL.

En ce moment, nous avons une deuxième compagnie centrée sur les besoins des laboratoires, Alithea Genomics, toujours sur le campus avec une dizaine d’employés. Ces deux expériences ont été très amusantes pour moi, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’étais motivé à m’engager pour transférer le type de connaissance que j’ai acquises à l’ensemble des laboratoires de la faculté.

Pourquoi avez-vous décidé de lancer ce programme favorisant l’innovation ?

Cela a d’abord été motivé par une question pratique. En 2016, la faculté SV a été auditée par un comité externe de scientifiques, et la doyenne de l’époque m’a demandé d’aider à l'organisation. Nous avons beaucoup interagi et j’ai réalisé que le comité était quelque peu déçu par le transfert limité de technologies, surtout étant donné que l’EPFL est une école d’ingénieur. Ce n’était pas une critique, car la faculté est encore très jeune, elle a été créée en 2002, et a commencé à se développer les années qui ont suivi. Le principal objectif de l’école était donc d’établir d’abord un très bon environnement de recherche et d’enseignement, laissant le pilier de l’innovation un peu en retrait avec l’idée d’une croissance naturelle. Mais en 2016, nous avons été confrontés à la réalité et avons compris qu’il était temps de s’y mettre. Étant impliqué, j’ai suggéré de lancer un programme officiel qui soutiendrait le transfert de technologies de manière plus proactive.

On assiste désormais à une vague de création de start-ups au sein de la faculté, car l’idée que les étudiantes et étudiants puissent être soutenus à faire avancer une idée suscite l’enthousiasme

Bart Deplancke

Quand l’initiative a-t-elle été lancée ?

L'initiative primordiale Catalyze4life a réellement émergé en 2017. L'idée était d'avoir des représentants des différents instituts, d’échantillonner leurs spécialités pour un transfert de technologie intéressant, le développement d'un médicament, un instrument, une approche spécifique... Nous nous sommes alors demandé ce que nous pouvions faire pour catalyser le développement ultérieur de ces projets.

Ce qu’il se passe souvent est qu’une étudiante ou un étudiant a une idée qui la ou le motive beaucoup, mais qui ne suscite pas forcément l’intérêt de sa professeure ou son professeur, qui peut aussi ne pas avoir de temps à y consacrer ou préférer se concentrer sur autre chose. Nous voulions créer un environnement qui soutient les étudiantes et les étudiants, afin qu’elles et ils sachent quelle direction prendre, puis leur donner un coup de pouce pour tester leur idée, les aider avec un financement. On assiste désormais à une vague de création de start-ups au sein de la faculté, car l’idée que les étudiantes et étudiants puissent être soutenus à faire avancer une idée suscite l’enthousiasme. Et cela ne dépend pas nécessairement du fait que la ou le prof soit intéressé.e ou non, tant qu'elle ou il accepte que cette propriété intellectuelle soit prise par l'étudiante ou l’étudiant.

Nos efforts vont au-delà de la faculté SV. Pour moi, ce qui est important, c'est que le projet soutienne l’avancée des sciences de la vie.

Bart Deplancke

Nous ne faisons pas que soutenir les projets, ils obtiennent également un label de qualité. Parmi les 12/14 projets que nous recevons chaque année, trois ou quatre sont sélectionnés parce que nous les jugeons matures. L'étudiante ou l’étudiant peut alors se sentir responsabilisé.e par le label et se lancer. Et nos efforts vont au-delà de la faculté SV. Pour moi, ce qui est important, c'est que le projet soutienne l’avancée des sciences de la vie. Quelqu'un en STI, ENAC, SB ou chimie peut avoir une idée géniale, qui a un impact sur notre domaine. Il nous incombe de créer un écosystème dans lequel les étudiantes et étudiants seraient enthousiastes de s'engager une fois diplômés.

Quel richesse apporte l'environnement de la faculté SV pour la création de ces projets innovants ?

Il y a un nombre croissant d’agences de financement, à l'échelle nationale et locale, comme Innosuisse et les subventions BRIDGE, qui sont des initiatives vraiment importantes. En conséquence, ces dernières années, nous avons pu observer l’émergence de nombreuses start-ups. L'EPFL dispose d'un bon écosystème pour ce genre d'initiatives, avec beaucoup de capital disponible, beaucoup de savoir-faire et d'expertise. Je pense que les startups que nous avons aidées remportent plus de succès que ce que l'on pourrait attendre en se basant sur la moyenne mondiale.

Mais dans le domaine des sciences de la vie, développer un transfert de technologies peut prendre énormément de temps

Tout depend, la nature de ce que fait une entreprise définit sa dynamique. Prenons l’exemple de notre entreprise, Alithea Genomics, et de SOPHIA GENETICS, une spin-off de l'EPFL spécialisée dans la médecine basée sur les données. Nous avons lancé Alithea Genomics avec une approche biochimique que nous avons développée, et cela a attiré beaucoup d’attention en interne. Les gens voulaient faire exactement cela dans leurs laboratoires. Ainsi, presque dès sa première semaine d’existence, l’entreprise vendait déjà des produits. Même chose pour SOPHIA GENETICS. Cela a pris du temps à démarer mais ils produisent des logiciels, donc ils ont été très actifs dès leurs débuts, recrutant des clients et leur faisant essayer leurs produits.

Cependant, si vous voulez mener un dispositif de diagnostic médical jusqu’aux phases d’essai clinique, ou développer un nouveau médicament pour traiter un type particulier de cancer, cela prendra beaucoup plus de temps, jusqu’à 20-25 ans. Bien sûr, les bénéfices seront aussi très différents. Nous ne nous attendons pas à ce qu’Alithea Genomics devienne une entreprise multimilliardaire. Nous n'avons pas ce médicament qui pourrait être vendu dans le monde entier, donc les attentes ne sont pas les mêmes.

Nous pouvons mieux faire, comme par exemple enseigner la manière de sécuriser la propriété intellectuelle, un aspect crucial à comprendre pour une ou un ingénieur.

Bart Deplancke

Parmi ces startups que vous avez aidé à lancer, y en a-t-il qui marchent particulièrement bien, qui ont commencé à embaucher ?

La plupart d'entre elles, comme Nagi Bioscience [lancée en 2019 par Matteo Cronaglia, des laboratoires LISP et LMIS] et EVIR Therapeutics [lancée en 2020 par Daniel Bach, du laboratoire De Palma], se portent très bien. Nous sommes en train de compiler les données pour effectuer un suivi et vérifier où en sont leurs initiatives. Tous les candidats à Catalyze4Life n'ont pas nécessairement déjà une entreprise. Et c'est là tout l'intérêt, car si vous êtes constitué en société, si vous avez lancé votre entreprise et l'avez enregistrée, nous ne sommes plus autorisés à vous financer car il y aurait alors un conflit d'intérêts.

Comment présentez-vous votre incubateur aux étudiantes et étudiants ?

Nous organisons les forums d'innovation Catalyze4Life, où nous invitons des leaders dans les domaines de l'innovation et de l'embauche dans l'industrie à présenter ce qu'ils pensent être les prochains défis dans les sciences de la vie. Et nous organisons un cours sur la réglementation des médicaments et les technologies médicales pour toutes les étudiantes et étudiants en master et en doctorat.

Comment voyez-vous l’avenir de Catalyze4Life ?

Je pense que le soutien que l’on donne aux projets est suffisant pour l'instant. Mais ce que nous pouvons développer, c'est le côté formation. Nous constatons que les étudiante et étudiants manquent de certaines compétences que l'industrie souhaiterait vraiment qu'ils possèdent. C'est pourquoi nous avons lancé ce cours sur la réglementation des médicaments. Celles et ceux qui y ont participé nous ont affirmé que l'industrie les a félicités et que cela leur a donné un avantage lors des entretiens d’embauche.

Mais nous pouvons mieux faire, comme par exemple enseigner la manière de sécuriser la propriété intellectuelle, un aspect crucial à comprendre pour une ou un ingénieur. De même, de nombreuses personnes ayant lancé des start-ups avec lesquelles j'ai discuté m'ont fait savoir qu'elles n'étaient pas préparées en termes de gestion de projet. Elles et ils savent tout sur l'administration d'un médicament, mais la gestion et l'exécution d'un projet, ainsi que la collaboration avec d'autres personnes, sont des aspects auxquels la plupart des gens sont soudainement confrontés sans aucune expérience. Pour lancer un cours de gestion de projet, nous avons juste besoin d'un bon professeur, et d'un mois de cours le soir pour les start-upeurs intéressés.

Avez-vous un message pour celles et ceux qui hésitent encore à s'engager dans un projet d’innovation ?

Essayez, c'est tellement amusant ! Vous apprendrez énormément de choses. D'un jour à l'autre, il vous faudra porter tant de chapeaux que cela vous semblera insurmontable… Mais même si votre projet échoue, vous aurez beaucoup appris, à relever les défis, à faire face aux échecs, aux aspects aussi divers que la gestion des personnes, être votre propre responsable technique et scientifique... Ce que vous aurez appris est extrêmement enrichissant pour tout ce que vous ferez plus tard, et ce sera très apprécié par l'industrie.