Mesurer le CO₂ des laboratoires pour savoir où agir

L'EPFL a développé un calculateur CO2 pour les laboratoires de recherche© 2026 EPFL/IStock - CC BY SA
Afin de cibler au mieux les actions pour réduire son empreinte carbone, l’EPFL a développé un calculateur CO2 pour les laboratoires de recherche. Il permet de dresser un bilan individuel précis et d’identifier les postes sur lesquels agir en priorité. Open source, l’outil a vocation à être utilisé par d’autres institutions académiques.
Dans toutes les institutions de recherche du monde, les laboratoires figurent parmi les espaces les plus énergivores. Selon l’University College London (1) ou l’initiative suisse Green Lab (2), ils peuvent consommer, selon leurs activités, entre trois et dix fois plus d'énergie qu'un espace de bureau classique de la même surface. Sensibilisés, les scientifiques de l’EPFL cherchent à minimiser leur impact carbone, mais les actions efficaces sont parfois difficiles à identifier. Faut-il renoncer à un voyage, remplacer un équipement, diminuer sa consommation d’électricité ou prévoir l’isolation d’un bâtiment ? Les outils de bilan carbone existants se prêtent difficilement à une évaluation détaillée en raison de la diversité des activités de recherche. L’EPFL a donc opté pour le développement d’un nouveau calculateur CO2 élaboré en collaboration étroite avec les différents services et laboratoires de l’École. Plusieurs mois de travail ont été nécessaires au service durabilité de l’EPFL pour intégrer les divers postes et menerdes tests auprès de laboratoires. Lancé fin septembre, l’outil est intéresse de nombreux laboraoires sur le campus ainsi que d’autres institutions de recherche suisses, notamment l’UNIL et l’ETH Zurich.
Comparer les différents postes de consommation de CO2
« L’intérêt ne réside pas seulement dans le total obtenu, mais dans les possibilités de comparaisons entre les différents postes », souligne Agnès Le Tiec, cheffe du service durabilité de l’EPFL. Afin de limiter le travail administratif, une grande partie des données, comme la taille des surfaces occupées, les achats ou encore la consommation énergétique, est importée automatiquement. Les utilisateurs et utilisatrices complètent le reste : voyages, équipements, produits spécifiques, matériel informatique ou encore utilisation de clouds externes par exemple. La méthodologie suit le Greenhouse Gas Protocol, un standard international de comptabilisation des émissions.
Le calculateur permet de visualiser les principaux postes d’émissions d’un laboratoire et, surtout, de repérer ceux sur lesquels il est possible d’agir. D’une année à l’autre, les équipes pourront également mesurer l’effet des changements entrepris. « Il nous donne les inputs sur lesquels baser nos décisions », résume Véronique Michaud, dont le Laboratoire de mise en œuvre des composites à haute performance a participé aux essais pilotes. Parmi les principaux postes d’émissions figurait un petit chauffage d’appoint nécessaire en hiver pour maintenir une température suffisante pour les expériences et les personnes qui y travaillent. Le constat permet de chiffrer le problème et de mieux argumenter en faveur d’une amélioration du bâtiment.
L’approche personnalisée pour chaque laboratoire notamment est intéressante parce qu’elle rend les émissions visibles au niveau où de nombreuses décisions sont prises et permet d’identifier quelles mesures auront le plus d’impact
Pour Véronique Michaud, disposer d’un outil commun et largement automatisé représente déjà un énorme progrès : « l’enjeu est ensuite de transformer les chiffres en décisions pertinentes, sans perdre de vue la mission première des laboratoires : celle de faire de la recherche ». Le calculateur a été conçu pour pouvoir être adapté par d’autres institutions académiques. « L’approche personnalisée pour chaque laboratoire notamment est intéressante parce qu’elle rend les émissions visibles au niveau où de nombreuses décisions sont prises et permet d’identifier quelles mesures auront le plus d’impact », estime Sebastian Kahlert, responsable du programme Net Zero de l’ETH Zurich.
« Une adaptation dans notre institution nécessitera de connecter le calculateur à nos sources de données comme les achats, les surfaces ou encore l’énergie. Adapter la base de données consacrée aux équipements pourrait égalementpermettre des analyses plus spécifiques à notre laboratoire. Mais la partie la plus difficile a déjà été faite par l'EPFL et c'est formidable de pouvoir en bénéficier », souligne Sebastian Kahlert. Pour Agnès Le Tiec, « Mutualiser les expériences et les méthodes permettra en retour d’affiner encore les estimations. »
Anticiper l’empreinte d’un projet de recherche
Calculer l’empreinte carbone d’un laboratoire reste toutefois un exercice imparfait, quel que soit le calculateur. Certaines émissions ne peuvent pas être mesurées directement et la précision des évaluations dépend des données disponibles. « Pour une consommation électrique ou une distance parcourue, il est facile de partir d’une donnée physique, comme les kilowattheures ou les kilomètres, et de lui appliquer un facteur d’émission. Mais l’exercice se complique pour certains équipements ou produits chimiques très spécifiques dont on ne connaît pas précisément les conditions de fabrication, la provenance ou le transport », explique Agnès Le Tiec. Le calculateur recourt dans ces cas-là à une estimation fondée sur le montant dépensé qui peut donner une image trompeuse de son empreinte réelle. « L’essentiel est donc de connaître les hypothèses sur lesquelles repose le résultat, c’est pourquoi les normes et protocoles utilisés sont consultables par les utilisatrices et les utilisateurs ».
Afin de s’intégrer au mieux à la vie des laboratoires, le calculateur comprend deux autres fonctions particulièrement utiles. Les fonds pour la recherche auxquels les scientifiques soumettent leurs projets incluent de plus en plus fréquemment des critères de durabilité. Le calculateur de l’EPFL ne se limite donc pas au bilan. Un second module, le CO₂ Project Planner, permet d’anticiper l’empreinte d’un projet : nombre de personnes impliquées, utilisation d’équipements ou déplacements prévus peuvent, par exemple, être intégrés au calcul. Un troisième module, le CO₂ Explorer, permet de tester ponctuellement l’impact d’une action, par exemple un trajet ou l’achat d'un équipement, pour faciliter les décisions. Pour l’équipe durabilité de l'EPFL, le calculateur constitue un point de départ. « Nous allons maintenant accompagner les laboratoires dans la définition et la mise en œuvre de mesures et de projets concrets visant à réduire leurs émissions de CO₂», conclut la responsable du service.
(1) https://www.ucl.ac.uk/about/sustainability/culture-and-engagement/leaf-laboratory-efficiency-assessment-framework
(2) https://www.greenlab.ch/en