Le lait suisse contient des substances chimiques issues du caoutchouc

La proximité des axes routiers semble augmenter la concentration des résidus. @iStock

La proximité des axes routiers semble augmenter la concentration des résidus. @iStock

Des scientifiques de l’EPFL et de l’Office fédéral suisse de la sécurité alimentaire ont identifié plusieurs substances chimiques issues du caoutchouc dans le lait cru suisse. Les équipements laitiers pourraient aussi constituer une source de contamination.

Chaque année, l’usure des pneus et des routes libère environ six millions de tonnes de particules de caoutchouc dans l’environnement, dont certaines finissent par atteindre les terres agricoles par le biais de l’air, du ruissellement et des engrais. Les exploitations laitières étant souvent situées à proximité des routes, des composés chimiques issus du caoutchouc peuvent se retrouver dans le lait, et ainsi potentiellement exposer les consommatrices et consommateurs à ces substances.

Afin de déterminer si ces composés sont présents dans la production laitière suisse, une équipe de l’EPFL dirigée par Florian Breider, directeur du Laboratoire central de l’environnement de l’EPFL, et de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV), en collaboration avec Agroscope, a analysé la composition d’échantillons de lait provenant de 17 exploitations suisses différentes.

L’analyse a révélé la présence de quatre substances chimiques liées au caoutchouc dans le lait cru, et au moins l’un de ces composés était présent dans sept des 17 échantillons analysés. En revanche, aucun des composés ciblés n’a été détecté dans les trois échantillons prélevés dans des fermes d’alpage situées loin des routes à forte circulation. Cependant, l’échantillon est trop restreint pour établir un lien clair entre les concentrations de contaminants et le trafic routier à proximité des exploitations.

Plus surprenant encore, les équipements laitiers pourraient eux-mêmes être à l’origine d’une partie de cette contamination. En effet, l’analyse des tuyaux, joints et autres composants en caoutchouc utilisés dans la production laitière a révélé la présence de 14 substances chimiques liées au caoutchouc. « Ce qui est surprenant, c’est que ces composés proviennent de matériaux dont le contact avec les denrées alimentaires est légalement autorisé », explique Florian Breider.

Les résultats de cette étude ont été publiés dans Food Chemistry X. Ils montrent que, bien que les concentrations relevées étaient généralement faibles, il est nécessaire de mieux comprendre le cheminement de ces substances chimiques avant qu’elles n’atteignent le lait et d’évaluer les risques pour la santé publique. « Ce travail constituait une étude préliminaire, et nous devons évaluer les risques réels associés à ces résultats », précise le chercheur.

Une source potentielle inattendue

Au cours de sa collecte et de sa transformation, le lait circule dans des équipements dont certains composants sont constitués de matériaux à base de caoutchouc contenant des additifs. Ces additifs rendent les matériaux plus souples, plus résistants à la chaleur et à l’usure, tout en leur permettant de supporter des utilisations répétées. Néanmoins, avec le temps, ces matériaux peuvent libérer de petites quantités des substances chimiques qu’ils contiennent. Ce processus, appelé « migration », représente une voie potentielle par laquelle les substances chimiques liées au caoutchouc peuvent se retrouver dans la chaîne alimentaire.

Les scientifiques ont analysé la composition de différents matériaux à base de caoutchouc utilisés dans les équipements laitiers de plusieurs exploitations agricoles présentant déjà un certain degré de dégradation. Parmi les 14 composés détectés dans les matériaux analysés, ils ont notamment identifié un composé appelé 6PPD-quinone (6PPD-Q), connu pour être nocif pour certaines espèces de poissons. Cette molécule n’est pas ajoutée intentionnellement aux pneus ni à d’autres produits en caoutchouc. Elle se forme au contraire au fil du temps, suite à l'oxydation des additifs du caoutchouc à mesure que les matériaux vieillissent.

Ces résultats suggèrent que la conception et la composition de certains matériaux utilisés dans la production alimentaire pourraient nécessiter un examen plus approfondi afin d’éviter la contamination des produits laitiers. Selon Florian Breider, « avant de légiférer, nous devrions mener davantage d’études pour évaluer dans quelle mesure cela affecte également d’autres types d’industries ».

L’impact sur notre santé reste à déterminer

Bien que les implications pour la santé humaine restent encore inconnues, il convient de comprendre comment les substances chimiques liées au caoutchouc pénètrent dans les systèmes de production alimentaire et de savoir si une exposition alimentaire à long terme présente des risques. Ces travaux soulèvent également des questions plus larges concernant les matériaux utilisés tout au long des chaînes d’approvisionnement alimentaires modernes.

L’équipe de recherche vise désormais à obtenir une image plus détaillée en surveillant l’évolution des concentrations de ces composés chimiques d’une saison à l’autre et en menant des études de migration dans des conditions de traite réalistes. Des évaluations de risques ciblées aideraient à comprendre l’origine précise des composés liés au caoutchouc, ce qui pourrait favoriser le développement de matériaux plus sûrs pour les applications en contact avec les aliments.

Financement

Recherche soutenue par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (subvention n° 4.24.04/714003167).

Références

Florian Breider, Dominique Grandjean, Claire Andrey, Thibault Masset, Beat J. Brüschweiler, « Rubber-related chemical contamination in milk: Implications for dairy production systems », Food Chemistry: X, volume 39, 2026, 104373, ISSN 2590-1575, https://doi.org/10.1016/j.fochx.2026.104373.