"La neutralité des réseaux, un terme en vogue sans vraie définition"

Associate Professor Katerina Argyraki © 2021 EPFL

Associate Professor Katerina Argyraki © 2021 EPFL

La professeure EPFL Katerina Argyraki, travaille sur la neutralité des réseaux informatiques, une notion qu’elle juge essentielle pour garantir que l’Internet continue à encourager la concurrence et l’innovation.

Aujourd’hui, l’Internet est au cœur de nos vies. Il est devenu une source principale d’information, d’interaction sociale et d’éducation, avec l’émergence permanente de nouvelles applications comme la médecine en ligne. Mais comment peut-on être sûr que tout le monde a le même accès aux contenus disponibles en ligne?

Cette notion d’égalité est connue sous le nom de «neutralité des réseaux». Elle signifie qu’un fournisseur d’accès à Internet (FAI) traite l’ensemble du trafic de la même manière, qu’il provienne de Google, de Facebook ou de tout autre fournisseur de contenus. Cependant, à l’heure actuelle, c’est un concept qui est contesté.

Katerina Argyraki, professeure associée au Laboratoire d’architecture des réseaux (NAL) de l’EPFL à la Faculté informatique et communications (IC) a récemment fait partie des dix chercheurs nommés sur la liste N²Women de 2020 intitulée «Jeunes espoirs en réseautage informatique et communications». Elle oriente ses travaux sur la transparence de l’Internet, en posant des questions qui n’intéresseront pas nécessairement les grandes entreprises de technologie qui font de la recherche et innovent avec leurs propres réseaux dans leurs centres de données.

«Je pense que le milieu universitaire doit réfléchir à d’autres problèmes qui ne concernent pas les grands centres de données de ces importants fournisseurs, et c’est ce sur quoi je travaille. Si des choses se produisent sur l’Internet, comment pouvons-nous le savoir? Si des fournisseurs d’accès à Internet trichent ou privilégient certaines applications, avons-nous les moyens de le savoir? Et quelles sont les meilleures façons de définir ce que nous attendons du réseau, le type d’équité, le type de neutralité? Je me suis donc beaucoup penchée sur la manière de définir la neutralité des réseaux et comment la mesurer.»

La notion globale de neutralité des réseaux est au centre des préoccupations. Pendant l’administration Trump, la Commission fédérale des communications (FCC) des États-Unis a aboli les règles de neutralité. Alors que Katerina Argyraki explique que l’Europe est un peu plus fidèle à la notion de neutralité, le problème est qu’une définition technique n’existe pas encore: «Si vous dites que le réseau doit traiter tout le trafic de la même manière, cela ne signifie pas grand-chose pour un ingénieur, il n’y a pas de définition mathématique».

«Une question essentielle est de savoir comment recueillir les différentes qualités d’expérience. En demandant aux utilisateurs de noter la qualité de leur expérience pour différentes applications? En prenant des mesures au niveau du réseau, comme le débit et/ou la latence? Est-ce possible de comparer la qualité d’expérience d’un utilisateur pour différentes applications, par exemple, le streaming vidéo et les achats en ligne? Nous avons besoin d’une définition claire de la neutralité – ce que l’on veut dire exactement quand on affirme que le réseau traite tout le trafic de la même manière – de sorte que nous puissions réellement la mesurer», poursuit-elle. 

Katerina Argyraki collabore actuellement avec David Choffnes de l’université Northeastern. David Choffnes est à l’origine de Wehe. Il s’agit d’une application que les utilisateurs installent sur leurs ordinateurs portables ou leurs smartphones. Elle récupère des mesures du réseau et détecte si les utilisateurs rencontrent des violations de neutralité. Le laboratoire de Katerina Argyraki travaille sur un algorithme de tomographie réseau qui peut permettre de localiser ces violations de neutralité par rapport à des domaines de réseau spécifiques, c’est-à-dire des FAI spécifiques.

Mais pourquoi la neutralité des réseaux est-elle importante? Alors que pour beaucoup de personnes les discussions sur la neutralité du Net peuvent paraître cantonnées à des détails techniques, Katerina Argyraki est passionnée par le fait que la question a des répercussions générales.

«Oublions un instant l’Internet et prenons l’exemple de l’enseignement classique où les enfants prennent le car pour aller à l’école. N’est-il pas évident que nous voulons que tous les enfants prennent un car fiable pour aller à l’école, que nous n’aimerions pas que des enfants prennent un car dangereux sur un trajet de 3 heures? Nous voulons donner à tous les enfants les mêmes ressources pour démarrer dans la vie», déclare-t-elle. «Nous devons aussi veiller à ce que l’Internet continue à encourager la concurrence et l’innovation. L’Internet est tel qu’il est car tout le monde peut y déposer du contenu et n’importe qui peut y accéder. Si vous enfreignez la neutralité, vous changez cela. Nous savons que ce n’est jamais parfaitement équitable pour tout le monde, mais nous devons essayer de le faire.» 


Author: Tanya Petersen
Source: People