«La justice doit être la motivation morale dans l'action climatique»

© Augustin Fragnière 2026 EPFL/Alain Herzog - CC-BY-SA 4.0
Cinq spécialistes publient un ouvrage visant à « expliquer le changement climatique de manière accessible et rigoureuse ». Interview avec Augustin Fragnière, coauteur de ce livre et enseignant à l’EPFL et à l’Unil.
En termes de changement climatique, nous pulvérisons actuellement plusieurs records. Un exemple ? Depuis 800'000 ans, les concentrations atmosphériques des trois principaux gaz à effet de serre n’ont jamais été aussi élevées. Ces évolutions modifient à différentes échelles le monde dans lequel nous vivons. Mais dans le flux des informations, il est parfois compliqué de suivre le fil, de comprendre ce qu’impliquent les chiffres énoncés et surtout d’avoir des pistes d’action concrètes.
C’est pourquoi cinq experts, Augustin Fragnière, Jacopo Grazioli, Samuel Jaccard, Christophe Randin et Philippe Thalmann*, ont décidé d’allier leurs compétences pour rédiger « Le changement climatique : climat, écologie, société et politique ». Un ouvrage qui vise à synthétiser les connaissances les plus récentes et à expliquer de manière accessible les bases scientifiques du changement climatique ainsi que son impact sur l’environnement et les sociétés, tout en détaillant des solutions envisageables. Des solutions qui ne peuvent pas reposer uniquement sur la responsabilité individuelle. Explications avec Augustin Fragnière, enseignant à l’EPFL dans le cadre du programme SHS, chargé de cours de la Faculté des géosciences et de l’environnement, et directeur adjoint du Centre de compétences en durabilité de l’Unil.
Vous donnez à l’EPFL un cours sur le changement climatique. Selon vous, pour quelles raisons est-il important de former à la durabilité les futurs ingénieurs et ingénieures ?
Le diagnostic concernant le climat est connu depuis des années, l’objectif également : une réduction importante des flux de matière et d’énergie. Ce qui est moins évident, c’est comment y parvenir. Quand on fait des études d’ingénierie, on a tendance à se focaliser sur la solution technique, mais c’est seulement une partie de la réponse et c’est essentiel de prendre conscience de la dimension humaine, mais aussi politique et économique. Il est bien de développer une technologie, mais il faut analyser dans quel contexte elle s’intègre, si elle peut être diffusée à une échelle suffisante pour avoir un impact et si elle est durable sur le long terme.
Environ un tiers de la population mondiale pense qu’il n’y a pas de changement climatique ou qu’il n’est pas d’origine humaine. Plusieurs études et méta-analyses ont pu mettre en évidence que l’idéologie politique et l’affiliation politique sont corrélées à la croyance au changement climatique.
De votre point de vue, quels sont les axes les plus importants à transmettre ?
Faire comprendre l’ampleur du problème, toutes ses dimensions sociales, et restituer la complexité humaine derrière le changement climatique. Une partie de mon cours traite aussi du climatosceptiscisme. Je préfère parler de rejet de la science climatique, car le scepticisme, c’est sain, c’est la base de la science, c’est le fait de suspendre son jugement en l’absence de preuves. Environ un tiers de la population mondiale pense qu’il n’y a pas de changement climatique ou qu’il n’est pas d’origine humaine. Plusieurs études et méta-analyses ont pu mettre en évidence que l’idéologie politique et l’affiliation politique sont corrélées à la croyance au changement climatique. Si on est convaincu du libre marché, on aura plus tendance à rejeter l’idée d’un changement climatique d’origine humaine. C’est particulièrement marqué aux États-Unis.
J’essaye de donner aux étudiantes et étudiants des clés de compréhension du rejet de la science climatique et des stratégies de rhétorique appliquées. Quand on a pris conscience de celles-ci, on est beaucoup plus à même de déconstruire ce type de discours. Il y a par exemple la tactique du cherry picking, soit la sélection de faits isolés qui nous arrangent ou encore les sophismes, les arguments fallacieux.
Quels sont les leviers d’actions pour agir contre le réchauffement climatique ?
D’une part, on peut sensibiliser aux ordres de grandeur qui sont souvent mal compris. Pour prendre un exemple, en Suisse, le plus gros problème, ce sont les émissions indirectes. Les deux tiers de nos émissions sont produits à l’étranger. Il y a également les incitatifs économiques, comme la taxe sur le CO2 dont parle Philippe Thalmann dans le livre. Mais on peut aussi rendre moins chères les alternatives à faible niveau d’émissions carbone, comme le train. Il y a également ce qui concerne les normes techniques, avec le fait de mettre sur le marché des appareils moins gourmands en énergie.
Finalement, on peut agir sur la sobriété. C’est-à-dire réduire notre consommation et non pas continuer à consommer de la même manière avec moins d’énergie. Pour ceci, il faut travailler sur les narratifs. Dans notre société, il y a toujours cette idée que le bien-être passe par la liberté de consommation. Pourtant, beaucoup d’études montrent que, passé un certain stade de consommation, les gains en matière de bien-être plafonnent. Nous pouvons donc être heureux et vivre bien en consommant moins et de manière plus ciblée. À l’Unil, nous avons un projet de recherche qui travaille sur ces récits de la transition.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?
Il part du principe qu’il y a actuellement deux récits dominants de la transition. Le technosolutionnisme, avec l’idée que la technique va permettre de résoudre les problèmes actuels. Et le récit apocalyptique fataliste qui suppose qu’aucune issue n’est possible. Le projet s’intéresse à la manière dont ces récits se construisent et se diffusent dans la sphère des entreprises, dans le système éducatif et dans les productions culturelles. Dans une deuxième phase, l’objectif est d’analyser comment déconstruire ces récits et en inventer d’autres pour proposer une vision positive de l’avenir avec une décroissance matérielle et énergétique.
Dans notre société, il y a toujours cette idée que le bien-être passe par la liberté de consommation. Pourtant, beaucoup d’études montrent que, passé un certain stade de consommation, les gains en matière de bien-être plafonnent. Nous pouvons donc être heureux et vivre bien en consommant moins et de manière plus ciblée.
Vous consacrez tout un chapitre du livre aux questions de justice climatique, que recouvre cette notion ?
Pendant longtemps, les questions de justice climatique n’ont pas été suffisamment prises en considération. On a réalisé il y a 20-30 ans qu’il y avait à la fois des inégalités en termes de contribution au changement climatique et en termes de risques climatiques. Les émissions de CO2 sont proportionnelles au revenu. Un rapport de l'ONG Oxfam montre que les 10% de la population mondiale ayant les revenus les plus élevés étaient responsables en 2019 de la moitié des émissions de CO2. Mais les populations les plus défavorisées sont les plus soumises aux risques climatiques (cyclones, inondations, sécheresses), les pays du sud sont plus touchés en raison de leur position géographique, mais aussi de leur vulnérabilité au niveau économique, technologique et des infrastructures.
On retrouve ces asymétries entre pays, mais aussi à l’intérieur de chaque pays entre les différentes classes sociales. Et le revenu n’est pas la seule variable qui a un impact, des études montrent que le genre joue aussi un rôle. Globalement, les femmes sont plus à risques concernant les impacts sanitaires liés au changement climatique, par exemple en cas de vagues de chaleur, et ce n’est pas dû à une raison physiologique.
Plus spécifiquement, qu’en est-il en Suisse ?
En Suisse, on a encore une vision très partielle de ces inégalités. Pour moi, les comprendre est essentiel pour mettre en place des politiques, notamment d’adaptation. Dans le dernier rapport du GIEC est d’ailleurs apparu le concept de « mal-adaptation ». Soit des politiques qui n’atteignent pas leur but, mais en plus empirent le problème. La notion de justice est donc centrale et doit être notre motivation morale première pour agir contre le réchauffement climatique.
Comment encourager les personnes à ne pas privilégier leur intérêt personnel à court terme ?
Nous avons un problème d’action collective, qui peut être illustré par un modèle nommé la tragédie des communs. Si chacun cherche à maximiser son intérêt personnel, on court à la catastrophe écologique. Que cela soit des pays, des entreprises ou des individus, des mesures ambitieuses qu’ils identifient comme un sacrifice seront difficiles à accepter si les autres ne le font pas en même temps. Pourtant, les sondages montrent que dans les pays de l'ouest de l'Europe les populations sont assez conscientes du problème climatique et sont prêtes à accepter des mesures ambitieuses, mais à condition que tout le monde soit concerné. C’est pourquoi nous avons besoin de règles et de coordination collectives, nous ne pouvons pas nous fonder uniquement sur la responsabilité individuelle, cela ne fonctionne pas.
Par ailleurs, nous avons un problème intergénérationnel. C’est ce qu’on appelle la tyrannie du présent. La génération présente tient le couteau par le manche, elle peut privilégier ses intérêts sans risque de rétribution par les générations futures. D’où la difficulté de faire entendre cette politique du long terme. Il y a eu des essais au niveau politique, d’impliquer des représentantes et représentants des générations futures dans les Parlements. Il y a rarement eu beaucoup de succès. L’idée de mettre en place dans nos démocraties des mécanismes pour les enjeux de long terme fait son chemin, mais concrètement, peu de choses ont abouti.
* Augustin Fragnière, responsable de recherche et enseignant à l’EPFL et à l’Unil, Jacopo Grazioli, chef du secteur d’hydrométrie à l’Office cantonal des eaux de Genève, auparavant enseignant à l’EPFL et chef de projet éducation au sein de l’unité durabilité, Samuel Jaccard, professeur de sciences de la Terre à l’Unil, Christophe Randin, professeur d’écologie à l’Unil et Philippe Thalmann, professeur d’économie à l’EPFL.