«La création de sa start-up est la plus belle partie de l'aventure»

Vincent Bieri, cofondateur de la start-up Nexthink © 2025 Alain Herzog
Cofondateur de la spin-off Nexthink, devenue licorne en 2021, Vincent Bieri a toujours fonctionné à la passion, au feeling et à la prise de risques. Désormais coach pour les start-ups, il nous raconte son parcours.
En 2004, Vincent Bieri était chargé de détecter de jeunes pousses innovantes et des technologies émergentes pour une multinationale de l’informatique. « Lorsque j’ai démissionné pour cofonder une start-up, tout le monde m’a pris pour un fou », se souvient-il. Mais ce dénicheur de talents avait senti « un truc en plus » en écoutant Pedro Bados, cofondateur de Nexthink, lui présenter les bases de la technologie développée à l’EPFL. Convaincu par l’esquisse de cette plateforme combinant des analyses en temps réel de l’environnement numérique des entreprises avec des actions automatisées de correction rapide des problèmes, il rappelle le jeune entrepreneur la semaine suivante pour lui proposer une coopération. Engageant une grande partie de ses économies, cet ancien sportif fonce dans l’aventure. « Je n’ai pas réfléchi longtemps. Personne ne peut de toute façon prétendre avoir suffisamment d’informations pour avoir la certitude qu’une start-up va être un succès. Il faut y aller à l’intuition ». Avec une levée de 180 millions de dollars en 2021, Nexthink est devenue l’une des rares licornes suisses – société privée valorisée à plus de 1 milliard de dollars. Vincent Bieri a cependant quitté la société en 2019, « au moment où les processus étaient bien établis et que les priorités étaient à l’optimisation et au volume. Il me manquait l’intensité et la magie du début ».
Du cyclisme professionnel à l’informatique par hasard
Adolescent, Vincent Bieri n’était ni entrepreneur dans l’âme, ni féru de technologie : il se destinait à une carrière de cycliste. Après avoir sillonné plusieurs années les routes européennes puis américaines au sein d’une équipe professionnelle, il entame une reconversion dans l’informatique car « c’était le domaine où il y avait le moins de cours que je n’aimais pas », dit-il avec malice. Un heureux hasard et une intense curiosité naturelle ont ensuite tracé sa route vers la cocréation de la spin-off. C’étaient les débuts d’internet et le domaine du numérique était en ébullition. « Chaque fois qu’il y avait quelque chose de nouveau, je fonçais. Cela m’a permis d’acquérir d’innombrables connaissances en peu de temps ». Il devient expert en sécurité IT. Des compétences qui seront utiles à Nexthink.
Malgré une technologie solide et des cofondateurs motivés et passionnés, les premières années se révélent bien plus compliquées que prévu. « Mais elles ont été tellement enrichissantes, souligne l’entrepreneur. À posteriori, ce sont les moments difficiles dont on reparle. La belle partie de l’aventure est la phase de création avec son lot d’incertitudes et de challenges », vibre-t-il encore.
« Je n’ai pas réfléchi longtemps. Personne ne peut de toute façon prétendre avoir suffisamment d’informations pour avoir la certitude qu’une start-up va être un succès. Il faut y aller à l’intuition »
« Nous étions persuadés de trouver des investisseurs assez rapidement »
Les trois cofondateurs, Pedro Bados, Vincent Bieri et Patrick Hertzog, se lancent en 2004 avec quelques fonds de démarrage, dont la FIT – Fondation pour l’innovation technologique - et un peu d’argent personnel, persuadés de trouver rapidement des investisseurs. Pourtant, un an et demi après le démarrage, le cash se fait rare. « Nous sentions une grande curiosité chez nos interlocuteurs, mais ils devenaient frileux au moment d’engager des fonds », se souvient-il. À plusieurs reprises, des contrats sont en préparation, mais n’atteignent pas le paraphe final. L’entreprise est à deux doigts de mettre la clef sous le paillasson. Par chance, un gros fabricant de montres décide finalement de se lancer et le nom de cette entreprise en encourage d’autres à leur faire confiance. Ces clients finissent de convaincre les investisseurs et, en avril 2006 puis en janvier 2007, des levées de fonds cumulées pour un total de 7.5 millions de francs permettent d’engager une trentaine de personnes.
L’année suivante est cependant marquée par la crise financière. « Les budgets de la majorité de nos clients étaient gelés et nous ne savions pas combien de temps cela allait durer ». Les entrepreneurs doivent se résoudre à réduire le nombre d’employés et d'employées d’un tiers quelques mois seulement après les avoir embauchés. « Humainement, c’était très dur, mais sans cette décision, nous serions allés dans le mur ». Le trio met ensuite plus de cinq ans à trouver le bon positionnement et des relais de croissance efficaces. « Le plus compliqué à ce moment-là est de garder la confiance et l’énergie de tout le monde : partenaires, investisseurs, collaborateurs… Chaque année, on est convaincus que ça va être la bonne, celle d’un gros tour de financement et du décollage, mais elle ne se termine pas beaucoup mieux qu’elle n’avait commencé… »
Une équipe complémentaire est une grande force
Beaucoup de jeunes chefs et cheffes d’entreprise se découragent lorsqu’ils et elles se rendent compte que la réalité ne colle pas au business plan initial. « Ce qui n’est, on peut le dire, jamais le cas lors de la création d’une start-up ». Un esprit créatif pour trouver des solutions et une capacité de résilience naturelle sont deux des aptitudes indispensables. « Monter sa propre boîte n’est pas à la portée de tout le monde », estime Vincent Bieri. « Il faut être très intuitif, ne pas paniquer, ne pas s’arrêter : être capable de gérer l’incertitude tout en avançant vite ». Dans le cas de Nexthink, l’un des facteurs qui ont permis à la future licorne de tenir le cap malgré les vents contraires est certainement la complémentarité de ses cofondateurs. « Les avantages d’un trio se ressentent surtout lorsqu’il y a des challenges. L’une de nos grandes forces a été d’avoir des caractères, des points de vue et des perspectives très différents. Cela nous a permis de prendre le lead quand il le fallait pour proposer une solution ou un changement de direction ».
La passion pour moteur
Désormais coach et investisseur, Vincent Bieri partage son expérience et défie les jeunes entrepreneurs « afin de faire avancer leur projet de la meilleure façon possible ». Selon lui, le principal moteur de l’entrepreneur est la passion. « C’est ce qui pousse à faire des choses que la logique seule ne justifie pas. Comme en cyclisme, compare l’ancien sportif de haut niveau. Se lever chaque matin pour aller rouler six heures par une journée froide et pluvieuse n’a aucun sens pour les non-passionnés ».
« On a souvent romantisé l’entrepreneuriat », conclut-il. « Aujourd’hui, tout doit être aseptisé. Il n’y a plus de place à l’improvisation, aux relations et à l’émotion. C’est pourtant bien ce qui attend les créatrices et créateurs de start-up. Ce sera toujours plus dur, plus long et plus compliqué que ce que l’on croit. Et l’IA ne pourra jamais prédire si cela va marcher ni donner la recette du succès », sourit-il.