La construction durable, au-delà des apparences

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Dans cette chronique publiée dans les colonnes des journaux romands Le Nouvelliste et La Côte, David Ruggiero nous explique sa vision de la construction durable.
Aujourd’hui, dans le monde de la construction, le mot « durabilité » est partout. Et c’est une bonne nouvelle ; les impératifs évoluent, au-delà du simple effet de mode. Pourtant, en tant que chercheur travaillant sur les émissions de CO₂ liées au bâtiment, une question me revient sans cesse : comment distinguer les mythes de la réalité ?
Prenons, par exemple, la tendance architecturale des structures « vertes », recouvertes d’arbres et de végétation. Ces bâtiments peuvent être esthétiques et agréables à vivre ; toutefois, pour que cette pratique soit véritablement bénéfique du point de vue de la durabilité, il convient notamment d’intégrer l’impact des matériaux supplémentaires requis pour supporter le poids des plantations. Bien souvent, alors que l’idée semble intuitive, le véritable bilan carbone de la construction est contre-intuitif. Tout le paradoxe est là, car dans ce domaine, l’essentiel de l’impact d’un bâtiment reste caché derrière les façades.
Un impact invisible mais massif
Les émissions de carbone liées à la production des matériaux de construction, aussi appelé « carbone incorporé », représente environ 10 % des émissions mondiales. En effet, dans les bâtiments classiques, la majeure partie du carbone incorporé provient des éléments structurels : les fondations, les murs, les colonnes et les planchers qui permettent au bâtiment de tenir debout. Pourtant, malgré son importance relative, l’influence de la conception structurelle sur l’empreinte carbone d’un bâtiment est rarement abordée et souvent méconnue.
Bien sûr, le bâtiment qui émet le moins est celui qui n’a pas besoin d’être construit. En ce sens, la réutilisation du parc immobilier existant est privilégiée pour minimiser l’impact. Cependant, la demande en nouvelles surfaces, tant en Suisse qu’à l’échelle mondiale, signifie que la construction se poursuivra inévitablement. La question devient alors, comment construire mieux ?
Construire avec intelligence(s)
Bien qu’il soit tentant de rechercher un matériau ou une technologie révolutionnaire qui transformerait du jour au lendemain le secteur de la construction, la « solution miracle » n’existe pas. Et un seul remède est peu probable. La construction est façonnée par des pratiques de longue date, des contraintes économiques et la disponibilité des matériaux à grande échelle.
Aucune innovation isolée n’est susceptible d’être déployée assez rapidement, ou à assez grande échelle pour annuler d’un seul coup les émissions du secteur. Cependant, il existe encore une marge d’amélioration considérable au sein des types de matériaux et des approches de conception que nous utilisons déjà.
Entre béton et choix de conception
Et si l’on devait jeter un pavé dans la mare, ce serait certainement celui de la question du béton. Il est vrai que la production de ciment est une source importante d’émissions de CO₂, mais le béton est également le matériau de construction le plus utilisé au monde. Il est bon marché, polyvalent et offre une résistance élevée par rapport à son empreinte carbone. Ce qui le rend assez efficace. Compte tenu des chaînes de valeur déjà en place, les améliorations apportées à la composition du béton, telles que l’utilisation du ciment de calcaire et d’argile calcinée (LC3), ont le potentiel de se généraliser à l’échelle mondiale.
Mais le choix des matériaux n’est qu’une partie du problème ; plus généralement, nous devons trouver des moyens de faire plus avec moins. La quantité de matériaux dans nos bâtiments est le résultat de choix de conception. Des éléments tels que les grandes portées, les porte-à-faux et les agencements irréguliers multiplient tous le carbone intrinsèque d’une structure. Réduire la portée des planchers de 7 m à 4 m, par exemple, permet d’obtenir des dalles de béton plus minces, ce qui se traduit par une économie de carbone d’environ 40 %. Les structures irrégulières et spectaculaires ont un coût carbone élevé ; la simplicité est préférable, et un retour à des systèmes structurels réguliers et efficaces peut réduire considérablement l’empreinte écologique d’un bâtiment.
Une approche pluridisciplinaire
En fin de compte, une approche à plusieurs échelles est nécessaire pour actionner les leviers du changement à tous les niveaux : premièrement, nous pouvons améliorer nos matériaux, pour moins d’intensité en CO2. Ensuite, retravailler l’efficacité de nos structures, afin d’utiliser moins de matériaux. Et finalement, privilégier la longévité et la réutilisation, avant tout nouveau développement, afin de construire moins. La bonne nouvelle ? La Suisse, bien que petite, peut servir de terrain d’essai pour de telles stratégies et servir de modèle pour un type de construction véritablement durable et pas seulement « verte » en apparence.
Cette chronique est parue au mois d'avril 2026 dans les quotidiens La Côte (Vaud) et Le Nouvelliste (Valais), dans le cadre d'un partenariat avec le groupe de presse ESH Médias visant à faire connaître auprès du grand public la recherche et l'innovation de l'ENAC dans le secteur de la construction.