«L'objectif est de réinventer la construction»

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Dans "A Moratorium on New Construction", Charlotte Malterre-Barthes appelle à une pause mondiale de la construction. Pour la professeure de l’EPFL, les ravages environnementaux et les injustices sociales sont intrinsèquement liés au bâti : un moratoire offrirait enfin la trêve nécessaire pour réparer et repenser le rôle de l’architecture.
Le petit café du matin, un incontournable pour Charlotte Malterre-Barthes avant de se mettre au travail. Architecte engagée « mais pas dogmatique », elle est arrivée à l’EPFL en août 2022. Venue de Harvard, elle souligne l’importance d’enseigner dans une université publique : « L’éducation n’est pas une marchandise. L’EPFL, en faisant de moi un agent fédéral au service de l’éducation des nouvelles générations, répond à ma vision de l’éducation et à ses valeurs. »
Architecte et théoricienne, Charlotte Malterre-Barthes a récemment publié A Moratorium on New Construction, un manifeste qui propose un arrêt mondial de la construction. Pour elle, les ravages environnementaux, l’épuisement des ressources et les injustices sociales sont intrinsèquement liés à l’industrie de la construction. Un moratoire offrirait une pause nécessaire pour repenser nos priorités et redéfinir le rôle de l’architecte dans la société.

© 2026 EPFL/Alain Herzog - CC-BY-SA 4.0
« Les gens aiment bien catégoriser. Parce que je me prononce pour qu’on arrête de construire, on pense que je suis contre tout. » Elle reconnaît une colère face à « l’état du monde » mais insiste : « Je canalise cette énergie dans quelque chose de productif. » Ce qui la fait avancer, c’est le désir de faire mieux et de s’engager. « Être critique, c’est bien, mais il faut aussi proposer d’autres trajectoires.» Son manifeste agit comme un appât, un « clickbait » afin d’attirer l’attention pour interrompre l’élan automatique de la construction et inviter à penser autrement.

la relation complexe entre le design, l'architecture, la culture et l'environnement naturel © 2025
Le moratoire proposé cible surtout la construction résidentielle privée et s’inspire de mécanismes juridiques antérieurs, tels que le moratoire américain de 1993, sous l’administration Clinton, qui avait suspendu les constructions fédérales à l’exception des hôpitaux et des écoles. Sa réflexion interroge l’avenir de la profession : servir une logique immobilière ne se fait-il pas au détriment du sens même du métier d’architecte ?
« Il ne s’agit pas simplement de dire « on arrête tout ». » Les vraies questions sont plutôt : « Que réalise-t-on ? Comment ? Pour qui ? Pour combien de temps et avec quels matériaux ? » L’architecte déconstruit le mythe selon lequel bâtir résoudrait tous les problèmes. « On parle de crise du logement, donc il faudrait multiplier les projets. C’est erroné ! Il existe des logements vacants ou des bâtiments sous-utilisés, alors que d’autres sont démolis à la chaîne. Cette activité suit une logique économique au service d’une industrie peu soucieuse de la planète et du climat, sous couvert de greenwashing. Mais elle constitue en réalité un outil politique, une marque visible du pouvoir. »
Lorsque le covid est arrivé, tout s’est arrêté, sauf la construction. « À l’époque, j’étais à Harvard, femme blanche, privilégiée dans un univers académique, et qui dit au reste du monde d’arrêter de construire. Étais-je légitime ? » Pour ouvrir le débat, l’architecte organise des tables rondes et ateliers à Harvard puis à l’EPFL, avec le défi de loger 30’000 personnes d’ici 2030 sans monter de nouveaux murs. En travaillant sur la propriété, l’usage de l’existant et la loi, les étudiantes et étudiants démontrent que c’est possible. Aujourd’hui à sa troisième réédition, le livre « appelle au débat » et invite à repenser la profession.

Charlotte Malterre-Barthes avec les étudiants diplômés Bruno Escobedo et Elyana Roach (MAUD 22’)
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Dans l’ombre du Corbusier
La question de l’impossibilité de la neutralité de l’architecture apparaît rapidement dans son parcours. « Pour moi, cette question a émergé assez tôt. J’ai étudié à l’École d’architecture de Marseille du milieu des années nonantes jusqu’au début des années 2000. C’était une institution dans l’ombre du Corbusier, encore très marquée par une forme d’enseignement moderniste, rigide et pas forcément de très bonne qualité. J’ai eu la chance d’en partir. » Charlotte Malterre-Barthes effectue un Erasmus à Vienne, qui lui ouvre les yeux sur une autre manière d’enseigner. Après son diplôme, elle part en Inde pour travailler dans le bureau de Balkrishna Doshi, doyen indien du prestigieux prix Pritzker (équivalent du prix Nobel pour les architectes) et ancien collaborateur du Corbusier, reconnu pour ses logements modulables et respectueux de l’environnement.
Alors, comment cet engagement s’est-il forgé ? « Ce sont comme des sortes de rivières souterraines d’intérêts qui, au fil des années, ont fini par se rejoindre et resurgir à l’air libre. » L’une de ces rivières remonte à 1996, alors que le bureau d’Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal gagne et réalise un concours à Bordeaux pour l’aménagement d’une place. Les futurs lauréats du Pritzker, en 2021, connus pour leur approche pragmatique et économique, maximisant l’espace tout en tenant compte du bâti existant, «ont simplement recalculé le budget d’entretien sur un fichier Excel, se souvient-elle. Ils ont gagné le concours en disant : « Vous avez déjà une place, entretenez-la !” À ce moment-là, j’ai commencé à remettre en question le dogme de la construction. » Plus tard, elle a poursuivi cette réflexion dans sa thèse sur les matières premières et la compétition entre construction et agriculture.

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« Nous menons des enquêtes »
Pour enseigner, Charlotte Malterre-Barthes a d’abord dû déconstruire ce qu’on lui avait appris pendant des années, comprenant qu’il y avait des problèmes dans la discipline. « Mon enseignement actuel repose sur la compréhension des systèmes, un aspect peu abordé en architecture, et relève davantage du travail des urbanistes et de la planification territoriale. Je suis architecte urbaniste et donc un peu légaliste aussi. J’ai une lecture de l’architecture soutenue par des mécanismes juridiques. Il s’agit de comprendre qui sont les acteurs et actrices et quelles forces conduisent à la construction. » Avec les étudiantes et étudiants, la professeure se penche sur les textes qui régissent la construction, des règlements d’urbanisme aux normes de matériaux. « On s’est aperçu que ce sont souvent les entreprises de production de matériaux de construction qui les rédigent. Nous menons des enquêtes qui leur permettent de saisir que l’architecture ne se résume pas à un bâtiment et à sa forme, mais qu’elle est aussi le résultat de processus financiers et juridiques, et d’une logique d’exploitation des ressources — extraction de matériaux, consommation de sols et d’énergie — avec un impact social et écologique majeur. »

« On a les étudiants et étudiantes qu’on mérite, dit-elle. Comme je dirige un atelier de projet, ce sont eux qui me choisissent. Ils arrivent souvent déjà avec un questionnement sur la profession, conscients de notre rôle dans une industrie polluante et destructrice. Comment concilier ce désir de contribuer positivement à la société avec la réalité de notre place au service d’intérêts immobiliers ? Dans nos ateliers, nous articulons ensemble les questions, car je n’ai pas toutes les réponses. Nous explorons les enjeux urgents d’aujourd’hui, climatiques, sociaux et politiques. Nous cherchons des manières de changer, d’imaginer ce qui pourrait être différent pour sortir de la crise des imaginaires, cette impossibilité d’envisager autre chose que la catastrophe. L’idée est de réinventer la construction elle-même, ainsi que la culture architecturale, et de repenser notre rôle dans le monde. »