L'IA fait sa rentrée dans les écoles romandes

© 2026 Romain Boisset

© 2026 Romain Boisset

Dr. Florian Dufour, spécialiste de l’intelligence artificielle dans l’éducation à l’EPFL (CEDE), répond aux questions de Romain Boisset dans le 12:45 du lundi 17.8.2026 de la RTS.

À l’heure où les élèves romands reprennent le chemin de l’école, l’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les salles de classe. Si les cantons partagent la volonté de familiariser les élèves avec ces nouveaux outils, ils ont choisi des approches différentes. Une diversité qui reflète, selon Florian Dufour, la nécessité de tenir compte des réalités locales.

Des outils différents, un objectif commun

Les cantons romands n’ont pas adopté une solution unique pour encadrer l’usage de l’intelligence artificielle à l’école.

Le canton de Vaud a lancé « IA in the Box », un dispositif utilisable uniquement en classe, sur des ordinateurs hors ligne. Fribourg a de son côté choisi Copilot Chat, le chatbot sécurisé de Microsoft, auquel les élèves peuvent accéder aussi bien à l’école qu’à la maison grâce à un identifiant. Neuchâtel et le Valais proposent également un outil similaire aux élèves du secondaire I. À Genève, l’utilisation de https://duck.ai est recommandée : cette solution permet notamment d’accéder à plusieurs modèles d’intelligence artificielle, dont ChatGPT et Claude.

Dans le Jura, aucun outil particulier n’a été retenu. L’usage de l’IA doit néanmoins respecter les recommandations de la Conférence intercantonale de l'instruction publique et de la culture de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).

Malgré ces différences, les principes sont largement communs : les usages doivent être ciblés et transparents, les données personnelles protégées, et les enseignants comme les élèves formés à ces technologies. L’objectif est également d’éviter que l’IA ne devienne une simple machine à fournir des réponses toutes faites, au détriment de l’apprentissage et de l’esprit critique.

Pour Florian Dufour, cette diversité cantonale n’est absolument pas un problème.

Les cantons apportent une réponse proportionnée à leur contexte. Les meilleurs connaisseurs du contexte sont les cantons eux-mêmes. La réponse est donc tout à fait adaptée.

Florian Dufour

Selon lui, l’essentiel réside plutôt dans ce qui rassemble les différentes approches : la volonté d’éduquer les élèves à l’intelligence artificielle dans un cadre sécurisé et sous la supervision des enseignants.

Une technologie encore en phase d’expérimentation

L’école cherche encore ses repères face à une technologie dont les effets sur l’apprentissage restent difficiles à mesurer avec certitude.

Il n’y a pas que l’école qui tâtonne.

Florian Dufour

Les recherches scientifiques consacrées à l’impact de l’IA sur l’apprentissage se multiplient, mais leurs conclusions sont encore loin de permettre de tirer des règles définitives. La technologie est récente pour le grand public, complexe et associée à des enjeux qui dépassent largement le cadre pédagogique, notamment sur les plans économique et géopolitique.

L’éducation se trouve donc, dans une phase d’expérimentation.

Cette période soulève notamment une question centrale : comment éviter que les élèves ne délèguent à une IA les tâches qu’ils devraient effectuer eux-mêmes ?

Le risque d’un apprentissage passif

Le scénario est désormais bien connu : un élève photographie un exercice, le transmet à une intelligence artificielle et recopie ensuite la réponse obtenue.

Le risque existe bel et bien, estime Florian Dufour. Mais il invite à replacer le problème dans un contexte plus large. Pour lui, demander directement la solution à une IA ou demander à une autre personne de faire le travail revient finalement au même problème pédagogique : dans les deux cas, l’élève cesse d’être véritablement acteur de son apprentissage.

La question n’est donc pas uniquement de savoir si l’élève utilise l’IA, mais de comprendre comment il l’utilise.

Car l’intelligence artificielle peut également devenir un outil pédagogique. Elle pourrait permettre de personnaliser davantage l’enseignement, d’identifier certaines difficultés rencontrées par les élèves ou encore de générer des exercices adaptés au niveau de chacun.

La question n’est pas de savoir si l’IA est bonne ou mauvaise, mais de déterminer comment l’utiliser correctement

Florian Dufour

À l’EPFL, des chatbots sous contrôle des enseignants

Cette philosophie se retrouve également dans plusieurs projets développés à l’EPFL.

Des assistants conversationnels sont notamment déployés pour répondre aux questions des étudiants dans des espaces de discussion associés aux cours. Particularité importante : ces assistants s’appuient sur le contenu pédagogique fourni par les enseignants.

Ces derniers conservent par ailleurs la maîtrise du dispositif. Ils déterminent les questions auxquelles l’IA peut répondre et peuvent décider à quel moment elle intervient.

Le contrôle ne concerne pas uniquement le contenu pédagogique. Les données sont hébergées au sein de l’EPFL et la consommation énergétique des modèles fait elle aussi partie des paramètres pris en considération dans l’utilisation, ou non, de modèles.

L’objectif est ainsi de ne pas considérer l’IA comme un outil autonome venant remplacer l’enseignant, mais comme un dispositif intégré à un cadre pédagogique défini par celui-ci.

L’école, un marché stratégique pour les géants de l’IA

Derrière les usages pédagogiques se joue également une question plus large : quelle place les établissements scolaires souhaitent-ils accorder aux grandes entreprises technologiques ?

Aux États-Unis, certains fournisseurs proposent déjà des comptes gratuits destinés au secteur de l’éducation. Une stratégie qui pourrait contribuer à diffuser rapidement leurs outils dans les établissements scolaires.

Florian Dufour estime dès lors qu’il faut s’interroger sur la place accordée à ces acteurs dans l’enseignement. D’autres voies existent, notamment le développement de solutions pédagogiques locales et pouvant fonctionner hors ligne.

Cette question dépasse la seule performance des outils. Elle touche également à la souveraineté numérique, à la protection des données et à la dépendance éventuelle des systèmes éducatifs vis-à-vis de fournisseurs privés.

Le casse-tête de l’évaluation

L’arrivée de l’IA bouleverse enfin une pratique fondamentale de l’école : l’évaluation.

Il n’existe aujourd’hui aucun outil capable de déterminer avec une fiabilité absolue si un devoir a été produit avec l'aide d'une intelligence artificielle. S’appuyer systématiquement sur des détecteurs d’IA comporte donc un risque important : celui d’accuser à tort un élève.

Une telle situation pourrait détériorer le climat de confiance au sein de la classe. Elle poserait également un problème pratique. Les enseignants assument déjà de nombreuses responsabilités ; leur demander de contrôler systématiquement l’utilisation de l’IA dans chaque travail serait rapidement ingérable.

Cette évolution pourrait ainsi conduire les établissements à repenser certaines modalités d’évaluation plutôt qu’à chercher simplement à perfectionner la détection de l’IA.

Une rentrée sous le signe de l’expérimentation

L’intelligence artificielle ne constitue donc ni une solution miracle ni une menace à bannir de l’école. Les cantons romands expérimentent différentes réponses, avec des outils et des niveaux d’encadrement variables, mais autour d’une même ambition : apprendre aux élèves à utiliser ces technologies de manière critique, consciente et responsable.

Pour Florian Dufour, cette période de tâtonnement est finalement logique. L’IA transforme rapidement les pratiques éducatives alors même que la recherche cherche encore à déterminer précisément ses effets.

Une chose, en revanche, semble désormais acquise : l’intelligence artificielle ne restera pas à la porte des établissements scolaires. Dès cette rentrée, les élèves romands commencent à la côtoyer directement en classe.

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