«L'accueil des différences est le socle d'un monde en commun»

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Pour Luca Pattaroni, les milieux alternatifs et contre-cultures sont autant de modèles de coexistence et du vivre ensemble potentiellement inspirants pour la société. Il les étudie depuis près de 20 ans au Laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL (LASUR).
« Comment faire coexister des gens, des groupes et toute l’étendue de leur diversité et différences au sein d’une ville ? Telle est la question au centre de mon travail. » Co-directeur du Laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL, Luca Pattaroni est un spécialiste de ce que l’ont décrit souvent comme les « marges ». Pour lui, les mondes alternatifs, les contre-cultures, les milieux militants et artistiques, les squats, les sans-abris, les personnes migrantes, etc., sont surtout autant d’expériences de vie à respecter, des propositions d’autres formes du vivre ensemble et d’angles de vue sur le monde, qui peuvent être des sources d’inspiration potentielles pour toute la société.
Issu d’une famille aux origines italiennes et tessinoises, Luca Pattaroni est né et a grandi à Genève. Il suit d’abord des études en relations internationales, puis fait un DEA à Paris à l'École normale supérieure. C’est là qu’il découvre les sciences sociales, et « croche » avec la sociologie.
Dualités fondatrices
« J’ai toujours été attiré par la grande tradition intellectuelle française et les questions philosophiques. En même temps, j'avais aussi envie d'un engagement politique, qui m’avait notamment amené à choisir les études en relations internationales dans la foulée de mes années de militantisme au collège. La sociologie m’est apparue comme une façon de concilier les deux. » Après le DEA, il entreprend donc une thèse dans cette discipline, sur le thème de la responsabilité. « Là encore, il y avait cette idée que les débats philosophiques, la morale et la politique ne sont pas des théories hors sol, mais qu’elles influent sur le quotidien, les infrastructures et l’organisation sociales. Je voulais les mettre à l'épreuve du réel, voir leurs implications concrète sur le terrain. »
A la croisée de ces deux chemins - théorique et pratique -, une troisième notion émerge dans le parcours du chercheur : la justice sociale, centrale dans ses réflexions et ses engagements. « Car concevoir du logement, une structure de mobilité ou un espace public, par exemple, c’est participer à la construction politique d'une société, au vivre ensemble. Comprendre comment construire un monde en commun, juste et sans formes d’oppression entre les différents groupes humains, mais aussi avec l’environnement, la nature : cela m'habite depuis toujours. »
La nécessité de revoisiner
Trouver cet équilibre social n’est selon lui possible qu’en portant son regard vers les vulnérabilités, les résistances, les exceptions, aux intersections où s’expriment les différentes forces en présence.
C’est ainsi que ses recherches, qu’il mène à l’EPFL depuis près de vingt ans, l’ont amené à explorer ou creuser différents concepts. Comme celui qu’il appelle «revoisiner». Le sociologue le décline en trois termes. L’«habiter» comprend les formes de vie et rythmes de chacun. L’«hospitalité», c’est le vivre ensemble, côte à côte, dans le respect, de sorte que chacun puisse avoir sa voix, sa place, sa part. « A l’image d’un bâtiment que l’on construirait autour d’un arbre, avec lequel on va vivre et composer plutôt que de le couper ». Enfin, le «commun» : comment le construire à partir de l’accueil des différences ? « Il peut être plus ou moins étendu. Par exemple, le libéralisme est une forme de commun très individuel, où l’on partage peu. Et il y a des communs plus anarchistes, libertaires, où l’on mutualise beaucoup. »
Réapprendre à se côtoyer
« Au laboratoire, nous avons travaillé sur la peur et le sentiment d’insécurité, qui tendent à mener à un monde d'enclaves, où les groupes se replient davantage sur eux-mêmes. » Pour le sociologue, l’important n’est pas tant que les communautés ne se mélangent et ne se rencontrent plus, mais qu'elles peinent de plus en plus à se côtoyer dans la tolérance et un respect mutuel.
« L’enclave commence à devenir problématique également lorsque les relations entre groupes sont imprégnées de rapports de domination, que certains sont privilégiés aux dépend d’autres. Les défis de la coexistence, aujourd'hui, sont effectivement à la fois de rendre les espaces plus perméables, mais également plus respectueux et plus justes. »
Comment réagit-il lorsqu’on qualifie parfois son travail de « trop militant » ? « Qu’il s’agisse de sciences humaines, techniques ou d’ingénierie, nos recherches, enquêtes et projets ont par essence toujours une portée profondément politique. Si on fait de la recherche pour des voitures propres, par exemple, on ne remet pas en question le système de mobilité existant. C’est un parti pris politique très différent des efforts de recherche entrepris pour changer les formes territoriales et diminuer notre dépendance à la voiture. On n'est en tout cas jamais neutres ». Il vaut donc mieux, selon lui, en être conscient que d’ignorer cette dimension, risquant ainsi de la laisser influer insidieusement sur ses résultats. Et de plaider, dans le même temps, pour la nécessité d’avoir une attitude scientifique pointue. « Il y a un travail de rigueur, de recul et de scrupules absolument essentiel à mener d’un bout à l’autre de la recherche. C’est d'autant plus important aujourd’hui, avec le règne des fakes news et la dévalorisation générale du travail scientifique. »