Giulia Marino, une carrière à valoriser le patrimoine bâti moderne

Giulia Marino devant un bâtiment de la Cité du Lignon à Genève.© Alain Herzog

Giulia Marino devant un bâtiment de la Cité du Lignon à Genève.© Alain Herzog

L’architecte et chercheuse à l’EPFL reçoit les honneurs d’une ONG internationale pour ses années de travail consacrées à la réhabilitation de la Cité du Lignon à Genève.

Depuis plus de 20 ans, Giulia Marino concentre toute son énergie et son savoir à démontrer que le patrimoine bâti de la deuxième moitié du 20e siècle n’est pas «laid», comme on l’entend couramment. Lutter contre ces préjugés et valoriser cette architecture trop souvent décriée est devenu le leitmotiv d’une carrière au service de la recherche fondamentale et appliquée. Fille d’un couple d’architecte, la Professeure d’architecture à l’Université catholique de Louvain (Belgique) et chargée de cours au sein de la Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit (ENAC) à l’EPFL a appris très jeune à affuter ses arguments pour convaincre sa propre famille de l’intérêt de ces constructions. «Elles sont liées à une période de profonds bouleversements sociétaux, souligne-t-elle. J’ai toujours trouvé fascinant d’observer comment ces changements se sont traduits dans l’espace bâti.»


L’histoire lui a donné raison. La Cité genevoise du Lignon, complexe urbanistique composé de logements destinés à accueillir 10 000 habitants imaginé par Georges Addor dans les années 60 à Vernier, a longtemps été considérée comme de vulgaires «cages à lapins». Quarante ans plus tard, le site a acquis le statut de monument par l’Etat de Genève. Giulia Marino y a consacré plus de 10 années de recherche appliquée, auréolées de multiples distinctions (Prix Umsicht SIA 2013, Europa Nostra 2013). La dernière en date est le prix Docomomo de la réhabilitation 2021, une nouvelle récompense attribuée par une ONG internationale dédiée à la documentation et à la conservation des bâtiments du Mouvement Moderne. Samedi 17 septembre, Giulia Marino et le Prof. Franz Graf, directeur du laboratoire des Techniques et de la Sauvegarde de l’Architecture Moderne (TSAM) à l’EPFL recevront au Lignon les honneurs du comité de l’ONG Docomomo pour leurs contributions.


Un cahier des charges aux multiples variables


Diplômée en architecture de l’Université de Florence, Giulia Marino fait la connaissance de Franz Graf lors de son DEA en sauvegarde du patrimoine bâti moderne et contemporain à l’Institut d’architecture de l’Université de Genève. La jeune architecte rejoindra plus tard le laboratoire TSAM du professeur à son ouverture.


Dès 2008, les deux experts sont mandatés dans le cadre de la rénovation du site du Lignon. Ils ont pour mission de rédiger un cahier des charges qui doit tenir compte de multiples variables – patrimoniales, énergétiques et économiques – destiné aux architectes responsables de la mise en œuvre des modernisations des logements. «Au départ, nous avons dû faire face à d’énormes blocages, se souvient-elle. Réunir tous les interlocuteurs et leur faire accepter les règles du jeu a été un vrai défi.» Quatorze ans plus tard, elle continue d’assurer le suivi au sein du comité de contrôle des travaux toujours en cours.

De Georges Addor à Le Corbusier


C’est en parallèle de ce long chantier du Lignon que la scientifique se lance dans une thèse au domaine de recherche encore inexploré jusqu’ici : les systèmes de chauffage et climatisation dans l’histoire de l’architecture du 20e siècle. Un travail qui lui a valu le prix de la thèse EPFL. «Cela n’avait encore jamais été documenté. J’ai dû trouver mes sources par mes propres moyens, plonger dans les archives d’entreprises peu habituées à répertorier les entrailles de la technique. Mon travail a permis d’apporter de nouvelles clefs de lectures dans un champ de recherche où il reste encore énormément à inventorier.»


Ses domaines de prédilection sont à chaque fois au cœur d’une subtile pesée d’intérêts : remettre aux normes d’aujourd’hui des témoins du passé tout en respectant au plus près leurs valeurs patrimoniales. «Il n’existe ni recette ni bonnes pratiques, insiste-t-elle. On doit partir sans apriori, identifier les problèmes comme les potentiels et trouver les mesures les plus rationnelles possibles basées sur une démarche scientifique.»


La deuxième moitié du 20e siècle regorge de champs d’investigation passionnants qui l’ont conduit à s’intéresser aussi bien à la restauration de l’appartement-atelier de Le Corbusier à Paris, qu’à la revalorisation des écoles CROCS (Centre de rationalisation et d’organisation des constructions scolaires), un système de construction modulaire à moindre coût déployé dans le canton de Vaud pour contrer l’explosion démographique dans les années 60.


Auteure prolifique de monographies et articles, l’architecte aux multiples casquettes se projette déjà dans la valorisation du patrimoine plus récent des années 80 qui lui aussi devient aujourd’hui un domaine à préserver.


Author: Rebecca Mosimann

Source: People