Ferdinand Hofmann, bâtisseur de tokamaks

à gauche, une photo de TCV et à droite, Ferdinand Hofmann© 2026 EPFL

à gauche, une photo de TCV et à droite, Ferdinand Hofmann© 2026 EPFL

Physicien et ingénieur complet, père de l’installation de fusion phare de l’EPFL - le Tokamak à Configuration Variable (TCV) - Ferdinand Hofmann est décédé en décembre 2025 à l’âge de 88 ans. Homme discret, il a consacré toute sa carrière à la recherche en fusion. Pendant près de 35 ans, jusqu’à sa retraite en 2002, il a profondément marqué l’histoire du Centre de recherches en physique des plasmas (CRPP), ancien nom du Swiss Plasma Center. A bien des égards, il incarne une figure de transition, entre une science de pointe encore artisanale et un domaine désormais hyperspécialisé et visible sur la scène internationale. Hommage.

Il suffit de prononcer son nom pour sentir immédiatement qu’il est de ceux qui ont compté au Swiss Plasma Center (SPC). «Grand scientifique», «père de TCV», «enseignant né»: toutes les personnes qui l’ont côtoyé pendant près de 35 ans, de la fin des années 1960 au début des années 2000, saluent ses qualités exceptionnelles de scientifique et de pédagogue. Ferdinand Hofmann n’était ni seulement physicien, ni seulement mathématicien ou ingénieur; il était capable de penser et de faire, tout à la fois. «Il était un physicien complet, de la planification d’une machine à sa construction, à son exploitation technique et scientifique, jusqu’à l’interprétation des données», souligne Antoine Pochelon, ancien scientifique du SPC.

Il était une référence pour l’ensemble du groupe lorsqu’il s’agissait de formuler des commentaires sensés sur le bon, le mauvais et les idées les plus farfelues produites par les générations successives de jeunes chercheurs

Basil Duval, physicien au SPC

Cette polyvalence s’inscrivait dans une époque où l’approche de la recherche était plus générale: la place des ordinateurs encore limitée, les machines suffisamment lisibles pour ne pas imposer l’hyperspécialisation qui caractérise aujourd’hui la physique des plasmas. Les projets de Ferdinand Hofmann prenaient alors forme sur des feuilles de papier, où se côtoyaient dessins réalisés à la main, formules et équations. Cette maîtrise globale et précise des sujets qu’il abordait, proche de celle d’un artisan expert travaillant sans gabarit ni filet, faisait de lui un point de repère intellectuel au sein du laboratoire. Selon Basil Duval, physicien au SPC, «il était une référence pour l’ensemble du groupe lorsqu’il s’agissait de formuler des commentaires sensés sur le bon, le mauvais et les idées les plus farfelues produites par les générations successives de jeunes chercheurs». Malgré son large savoir, jamais il n’en faisait étalage.

Un gourou tranquille
Cette discrétion faisait partie intégrante du personnage. Basil Duval se souvient que le scientifique était «réservé, au point d’acquérir une réputation presque comparable à celle d’un gourou, passant chaque pause de midi à faire seul sa promenade quotidienne autour de l’EPFL. Il paraissait inaccessible - et très probablement invisible - à ceux qui ne le connaissaient pas.» Pourtant, sous cette réserve apparente s’exprimait une profonde disponibilité intellectuelle.

Ferdinand Hofmann a traversé toutes «les grandes phases sociologiques de la recherche en fusion

Antoine Pochelon, ancien scientifique au SPC

«Quand on lui posait une question, il ne se contentait pas d’une réponse rapide, précise Pierre-André Duperrex, physicien à l’institut Paul Scherrer. Parfois, c’était une semaine plus tard que de nouveaux éléments apparaissaient pour enrichir la discussion. Derrière sa retenue, il y avait une réelle générosité d’esprit». Cette modestie l’accompagnait partout. Même son cercle le plus proche n’a pas pu mesurer l’ampleur de ses réalisations, pourtant considérables.

Un parcours indissociable de l’histoire du CRPP
Arrivé au CRPP en 1968, Ferdinand Hofmann a traversé toutes «les grandes phases sociologiques de la recherche en fusion. À cette époque, et jusqu’à la fin des années 1970, les groupes de recherche étaient réduits: un ou deux chercheurs, un directeur de thèse et son doctorant», pointe Antoine Pochelon. La conception d’une machine reposait alors sur une poignée de personnes capables d’en maîtriser l’ensemble des aspects scientifiques et techniques.

Dans ce contexte, pas moins de trois installations de fusion sont sorties de ses mains. La première, le Belt-Pinch, dans les années 1970, était une machine qui produisait de courtes impulsions de plasma en forme de ceinture. Vinrent ensuite le Tokamak à Chauffage par ondes d’Alfvén (TCA), mis en service en 1980, puis le tokamak à configuration variable (TCV), inauguré en 1992 et qui produit encore aujourd’hui - plus de trente ans plus tard - des résultats de premier plan.

De TCA à TCV: une vision progressive
Le tokamak TCA, précurseur de TCV, était dédié à l’étude du chauffage du plasma par ondes d’Alfvén, à l’aide d’ondes radio de basse fréquence. De taille modeste et de section circulaire, il offrait une grande flexibilité de fonctionnement. «TCA a été exploité pendant une dizaine d’années. Actuellement, il connaît une seconde jeunesse à l’université de São Paulo, au Brésil», détaille Claude Raggi, ancien mécanicien du CRPP.

L’implication de Ferdinand Hofmann dans ce projet a été totale. «Il a fortement contribué à la conception et à la construction du tokamak TCA, explique Yves Martin, adjoint du directeur du SPC. C’était une étape intermédiaire, demandée par l’Europe (EURATOM). Pour donner un exemple du niveau d’implication, il a conçu l’ensemble des bobines magnétiques, modélisation des forces sur ces bobines incluse.»

Il a développé un programme scientifique ambitieux, atteignant notamment des records

Yves Martin, adjoint du directeur au Swiss Plasma Center

Très rapidement après la mise en route de TCA, Ferdinand Hofmann s’est consacré à la conception de TCV, une installation capable de produire des plasmas très allongés et de formes variées, une caractéristique unique au monde. «Il a ensuite développé un programme scientifique ambitieux, atteignant notamment des records, tant en termes d’élongation du plasma que de valeur du courant plasma», souligne Yves Martin. Toujours en activité, TCV a fêté ses trente ans il y a quelques années et continue de produire une grande quantité de résultats de très haute valeur scientifique, le plaçant parmi les cinq tokamaks de recherche en fusion du programme européen.

Aujourd’hui, le Tokamak à Configuration Variable ne se contente pas de produire des résultats scientifiques de premier plan. Grâce à sa flexibilité unique, il conserve la capacité d’explorer des questions essentielles pour les dispositifs de fusion du futur, des enjeux qui n’étaient même pas envisagés il y a trente ou quarante ans. En ce sens, la machine pensée par Ferdinand Hofmann continue non seulement de faire avancer la recherche, mais d’ouvrir des perspectives au-delà du présent, vers les défis scientifiques des décennies à venir.