Explorer les pôles : science, géopolitique et climat en jeu

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Le glaciologue de l'EPFL Jérôme Chappellaz a participé en 2024 à un débat public à la Bibliothèque nationale de France (BNF) aux côtés de la juriste Anne Choquet et de l'astrophysicien Jean Duprat pour discuter de l'exploration polaire et de son importance cruciale pour la science et la société.
La discussion, intitulée "Explorer les pôles" et animée par la journaliste scientifique Caroline Lachowsky, a exploré pourquoi et comment les chercheurs se rendent en Arctique et en Antarctique, ce qu'ils y étudient, et les enjeux géopolitiques entourant ces régions reculées.
Un laboratoire naturel pour la science du climat
En tant que directeur du laboratoire de recherche sur les environnements extrêmes à l'EPFL et ancien directeur de l'Institut polaire français Paul-Émile Victor, Chappellaz a effectué une dizaine d'expéditions en Antarctique et huit en Arctique. Ses travaux portent sur les carottes de glace qui conservent une archive détaillée du climat passé de la Terre.
Les carottes de glace permettent aux scientifiques de reconstituer les températures passées et les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère avec une précision remarquable. Ces recherches, initiées par le glaciologue français Claude Lorius dans les années 1980, ont fourni une preuve irréfutable du lien entre gaz à effet de serre et changement climatique, contribuant à la création du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).
Les régions polaires : sentinelles du changement climatique
Les régions polaires connaissent un réchauffement amplifié par rapport aux moyennes mondiales. En Arctique, le réchauffement est actuellement quatre fois supérieur à la moyenne mondiale, certains endroits comme le Svalbard connaissant des augmentations de température de 3°C par décennie en hiver.
L'Antarctique contient suffisamment de glace pour élever le niveau mondial des mers de 50 à 60 mètres si elle devait fondre complètement, tandis que le Groenland représente 6 à 8 mètres d'élévation potentielle. De manière préoccupante, la calotte glaciaire du Groenland est déjà en déséquilibre avec les niveaux de réchauffement actuels de 1,3°C au-dessus des températures préindustrielles.
Un modèle de gouvernance unique
Anne Choquet a expliqué le statut juridique particulier de l'Antarctique sous le Traité sur l'Antarctique signé en 1959. Le traité a établi un gel des revendications territoriales et désigné l'Antarctique à des fins pacifiques et de coopération scientifique, même au plus fort de la Guerre froide. Ce cadre a permis une coopération scientifique internationale sans précédent.
Préserver la glace pour les générations futures
Chappellaz, également président de la Fondation Ice Memory jusqu'en Mars 2025, une initiative visant à préserver des échantillons de carottes de glace provenant de glaciers menacés pour des études scientifiques futures. Ces échantillons sont stockés à la station Concordia en Antarctique, où les températures naturelles de -50°C fournissent une congélation durable sans nécessiter d'énergie, et où la gouvernance unique de l'Antarctique en fait un lieu idéal pour créer un patrimoine commun de l'humanité.
Défis et opportunités
La discussion a également abordé les défis actuels auxquels fait face la recherche polaire, notamment les contraintes budgétaires et la nécessité de réduire l'empreinte carbone des expéditions polaires. Lors du One Planet Polar Summit à Paris, le président Macron a annoncé un plan d'1 milliard d'euros sur 10 ans pour la recherche polaire, bien que des coupes budgétaires ultérieures aient jeté un doute sur sa mise en œuvre.
Les pôles restent des laboratoires essentiels pour comprendre le passé, le présent et l'avenir de notre planète, ce qui rend l'investissement continu dans la science polaire crucial pour faire face à la crise climatique.