« Enseigner la durabilité oblige à décloisonner les disciplines »

Le cours "Sustainability and materials". © 2023 EPFL/Alain Herzog - CC-BY-SA 4.0

Le cours "Sustainability and materials". © 2023 EPFL/Alain Herzog - CC-BY-SA 4.0

En Suisse, l'enseignement de la durabilité s'intègre désormais dans les cursus dès le gymnase. Comment enseigner cette matière interdisciplinaire sans tomber dans un discours moralisateur ou militant ? Oeuvrant pour l'éducation à la durabilité à l'EPFL, Adélie Garin, Ilaria Rossinelli et Michka Mélo partagent leur expérience.

Former les étudiantes et étudiants à la durabilité, matière transversale par excellence, nécessite un dialogue entre les disciplines mais aussi entre les enseignantes et enseignants. Cela demande une bonne coordination mais aussi un changement de posture. Interview avec Adélie Garin, Ilaria Rossinelli et Michka Mélo chargés de cours à l’EPFL et membres de l’équipe éducation à la durabilité de la Vice-présidence pour le soutien aux initiatives stratégiques (VPS).

Depuis la rentrée 2024, les étudiants et étudiantes EPFL doivent suivre en 1ère année un cours commun obligatoire sur la durabilité et chaque section doit proposer un cours Bachelor et un cours Master en lien avec la durabilité. En matière d’enseignement, quels défis avez-vous rencontrés pour mettre en place ceci ?

Adélie Garin (A.G.) : Un grand défi est le cloisonnement des disciplines, c’est un problème lorsqu’on veut aborder un concept d’un point de vue systémique. Les enseignantes et enseignants sont des experts dans leur discipline et faire de l’interdisciplinarité les amène à changer de posture, à endosser un rôle de facilitateur. Cela nécessite aussi de la coordination et il faut octroyer du temps pour cela.

Michka Mélo (M.M.) : Dès qu’on se limite à une seule discipline, on a des angles morts, les étudiantes et étudiants souhaitent de la transversalité. Mais le plus dur est effectivement de convaincre les enseignantes et enseignants qu’il n’y a pas besoin d’être un expert en durabilité pour l’intégrer à sa discipline. A mon avis, un bon terrain de discussion est de converger sur la méthode. Au-delà des connaissances, on veut transmettre une manière d’aborder les problèmes qui peut s’avérer très similaire dans différentes disciplines.

Ilaria Rossinelli (I.R.) : Nous avons mis sur pied des formations pour aider les enseignantes et enseignants à intégrer la durabilité dans leurs cours et leur donner des outils pédagogiques comme l’éducation aux objectifs du développement durable de l’Unesco ou le cadre de compétences a Rounder Sense of Purpose.

(De gauche à droite) Adélie Garin, Ilaria Rossinelli et Michka Mélo © 2026 EPFL

En vous basant sur votre expérience que conseillerez-vous aux enseignantes et enseignants de gymnase qui doivent se lancer dans l’éducation à la durabilité ?

A.G. : Il faut créer un réseau d’entraide et de soutien entre les enseignantes et enseignants pour les amener à discuter et à se coordonner, ainsi tout le monde peut apporter sa contribution. Je conseillerais de choisir une thématique et de la décliner entre les différentes disciplines tout en s’assurant de la cohérence de l’enseignement. Par exemple, si l’on prend le cycle du carbone, cela touche à la biologie, à la chimie, à la physique ou encore à la géographie. Faire le lien avec la réalité vécue par les étudiantes et étudiants est aussi important car cela augmente leur intérêt.

Ilaria et moi, nous donnons des ateliers en lien avec la durabilité à des enseignantes et enseignants de mathématiques au gymnase. Au premier abord, on n’imagine pas vraiment aborder la durabilité via cette matière. Pourtant, les deux demandent une pensée systémique, une capacité à faire des changements d’échelle, à zoomer et à dézoomer, à saisir les ordres de grandeur. Les questions climatiques s’appuient sur des statistiques et des modèles mathématiques.

I.R. : Un autre exercice que nous proposons est celui de la modélisation mathématique : il s'agit d'un exercice très classique proposé aux élèves à l'école, mais qui s'avère étroitement lié à la pensée systémique. Cela permet aux enseignantes et enseignants de mathématiques d'aborder le thème de la durabilité. Ils sont toujours très surpris de découvrir ces liens, et ils sont ravis pendant la formation d’échanger avec des collègues qui partagent les mêmes idées et font face aux mêmes défis.

M.M. : Montrer la démarche, faire circuler l’information, rompre l’isolement est très important. A l’EPFL, ce qui a encouragé les enseignants et enseignantes qui se sont lancés, c’est de se familiariser avec les grands concepts liés à la durabilité. Parfois, ils sous-estiment leur capacité à transposer leurs compétences à d’autres domaines. Un dispositif qui a aussi bien fonctionné, c’est les tandems enseignant·e-assistant étudiant·e dans lesquels des étudiantes et étudiants compétents en durabilité ont contribué à la transformation de l’enseignement en apportant du soutien mais aussi en challengeant les enseignantes et enseignants sur le contenu et le format de leur cours.

Comment enseigner la durabilité sans tomber dans un discours moralisateur ou militant ?

I.R. : Il est indispensable de clarifier le rôle et la responsabilité de l’enseignante et de l’enseignant. L’environnement de discussion doit être objectif, on n’est pas là pour forcer des changements, mais pour donner des outils et soutenir la réflexion.

A.G. : On doit donner le cadre, proposer une méthodologie scientifique. Il faut distinguer ce qui touche à des valeurs et à des faits avérés, et approcher les faits de manière systémique.

M.M. : C’est un sujet à controverse, d’ailleurs en partenariat avec l’EPFL et la HEP-Vaud, l’Unil mène actuellement un projet de recherche sur « l'’idéal de neutralité et l’éducation à la durabilité dans les hautes écoles ». Ce projet fait partie du programme « Renforcement de la culture de la durabilité dans les hautes écoles suisses » coordonné par Swissuniversities et soutenu par la Confédération.

De quelle manière développer l’esprit critique tout en abordant des sujets qui peuvent susciter de l’inquiétude chez les étudiantes et étudiants ?

M.M. : C’est essentiel de transmettre les données sur le problème telles qu’elles sont, sinon cela amène une vision distordue de la réalité. Mais il faut outiller les étudiantes et étudiants pour y faire face, amener une compréhension de la manière dont le changement opère, transmettre et développer des compétences d’agentivité. Dans le cours-projet de Master Design for sustainability que je coenseigne, je montre toujours plusieurs pistes de solutions, en les présentant avec leurs avantages et leurs inconvénients. Si on n’a pas le bon cahier des charges, la solution ne va pas être adaptée.

I.R. : On doit avoir une réflexion et une analyse objective et éviter la culpabilité. Il est important de canaliser les émotions négatives et positives.

A.G. : Les études montrent que l’action aide. On peut aider les étudiantes et étudiants à se mettre en action et faire grandir en eux la capacité de réflexion, cela peut passer par de simples projets comme la création d’un potager communautaire.


Auteur: Laureline Duvillard

Source: Portail de l'enseignement

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