Du plastique partout

La pollution plastique est omniprésente;  l’enjeu est aujourd’hui d’en mesurer les conséquences. © iStock

La pollution plastique est omniprésente; l’enjeu est aujourd’hui d’en mesurer les conséquences. © iStock

La pollution plastique est omniprésente, où on l’attend comme où on ne l’attendait pas, sous ses formes les plus infimes. L’enjeu est aujourd’hui d’en mesurer les conséquences.

Il y a la pollution qu’on voit, sur les plages, au bord des routes, dans les décharges à ciel ouvert. Et puis, il y a celle qu’on ne voit pas, au sommet de l’Everest, au fond de la fosse des Mariannes, dans les nuages, dans les constructions, dans l’eau, dans les aliments, dans notre sang, dans notre cerveau. Aujourd’hui la pollution plastique a envahi les moindres recoins de nos écosystèmes et de notre corps. Chaque fois que les scientifiques cherchent, ils trouvent.

Le problème de la pollution plastique est que les polymères deviennent de plus en plus petits au fil du temps sans jamais disparaître. Elle vient de la fragmentation des 52 millions de tonnes abandonnées chaque année dans la nature ainsi que de l’abrasion de tous nos objets de consommation courante, des pneus aux vêtements, en passant par les cosmétiques, qui contiennent du plastique. Il en résulte des microplastiques, une très vaste catégorie qui comprend les résidus entre 5 mm et un micron — un cheveu mesure 100 microns — et des nanoplastiques, inférieurs à un micron. «Même dans les meilleurs systèmes d’épuration, tels que ceux existant dans nos pays, il est impossible de se débarrasser des nanoplastiques, explique Florian Breider, responsable du Laboratoire central environnemental de l’EPFL. Quand il y a par exemple un évènement orageux, trop d’eau arrive à la station d’épuration, et une partie du flux va passer dans un déversoir d’orage, une sorte de bypass, qui dirige les eaux directement vers l’environnement.»

Un grand bain de confusion

Nous ingérons donc ce nanomonde en croquant une salade, nous abreuvant ou, après sa migration, en sirotant un café dans un gobelet en carton tapissé d’une pellicule de plastique ou dégustant des lasagnes réchauffées dans un récipient en polymère. Nous sommes aussi potentiellement exposés aux plastiques par l’inhalation. La taille des résidus compte: «Les nanoplastiques peuvent potentiellement pénétrer très profondément, passer les parois cellulaires et se retrouver dans les muscles de certains organismes, poursuit le chercheur. Les microplastiques, en revanche, se condensent plutôt dans le système digestif ou respiratoire.»

Même dans les meilleurs systèmes d’épuration, tels que ceux existant dans nos pays, il est impossible de se débarrasser des nanoplastiques.

Florian Breider, responsable du Laboratoire central environnemental

Est-ce dangereux docteur? «Le problème avec les plastiques et l’évaluation de leurs effets sur les écosystèmes ou les humains est que l’équation est extrêmement complexe, détaille Florian Breider. D’une part, on a beaucoup de polymères différents, qui peuvent être mélangés. D’autre part, on ajoute beaucoup d’additifs. En additionnant les sous-produits de la dégradation et de la transformation, les métabolites, on se retrouve avec des milliers de composés et de combinaisons.»

On ne peut en effet pas dissocier la pollution plastique de la pollution chimique. Aux particules de polymère sont ajoutés nombre d’adjuvants pour leur donner une couleur, une texture, une certaine résistance au vieillissement ou des propriétés assouplissantes, ce que procurent les phtalates. «Une fois dans l’organisme ou dans l’environnement, ces substances vont diffuser hors du plastique. On sait que, parmi ces phtalates, par exemple, il y a des perturbateurs endocriniens. Les antioxydants, qui protègent le plastique contre la dégradation des UV, ne sont pas toujours directement toxiques. Mais une fois métabolisés, les métabolites peuvent être toxiques», avance le chercheur.

Le poisson — ou est-ce le poison? — est encore noyé dans une labélisation lacunaire et laxiste. «Il arrive que les indications données sur un produit soient fausses et les additifs ne sont pas listés. C’est une entrave pour la recherche, car c’est à nous de les trouver. En résumé, on fait face à une énorme équation: des sources différentes, des usages extrêmement variés, des compositions polymères très larges, une grande complexité d’additifs, une multitude de sous-produits et des inconnues quant à leur comportement dans l’environnement et leur durée de vie.»

© 2025 EPFL/Illustration par Capucine Mattiussi

Des études ciblées et restrictives

Du coup, la recherche est contrainte. «On ne peut que faire des études très ciblées, dans un cadre bien défini et pour lesquelles la réponse ne pourra pas être généralisée, et pas toujours très claire, regrette Florian Breider. D’autant qu’il est souvent difficile de tirer un lien de causalité parce qu’on est exposé à plein d’autres choses.» La recherche sur l’humain est d’autant plus complexe que l’accès aux échantillons est réduit et qu’on ne peut transposer les méthodes analytiques appliquées, par exemple, sur des poissons aux humains. «Souvent, il manque aussi les données de base ou un point de référence. Il est donc essentiel de développer des technologies pour faire ces mesures et des stratégies pour mener des études qui restent dans le cadre éthique.»

Pour autant, les scientifiques ne baissent pas les bras. Le laboratoire de Florian Breider s’intéresse par exemple à l’exposition par voie respiratoire. En collaboration avec le Centre suisse de toxicologie humaine appliquée, il étudie comment les plastiques et les additifs qui sont largués dans le flux pulmonaire vont être métabolisés et quels effets ils vont avoir sur le tissu pulmonaire. «C’est une étude qu’on peut réaliser in vitro, ce qui nous évite de devoir gérer la question de la recherche de volontaires et des aspects éthiques», se félicite le scientifique.

Les pneus, une pollution emblématique

En 2020, une étude publiée dans Sciencefait grand bruit: un composant de pneu provoque une mortalité accrue chez le saumon Coho du nord-ouest du Pacifique. Un produit de dégradation de cet antioxydant qui permet aux pneus de freiner les conséquences de l’ozone présent dans l’air urbain, le 6PPD-quinone, se révèle toxique pour certaines espèces. «Trop longtemps ignorée, la pollution plastique due aux pneus représente 30% des microplastiques dans le Léman», rappelle Florian Breider, dont le laboratoire a déjà mené plusieurs études sur cet antioxydant. Une proportion qui se retrouve à l’échelle mondiale.

Contrairement à la pollution des emballages, les particules et les additifs des pneus partent directement dans l’environnement. Et les quantités sont importantes: entre 800 g et 1 kg de particules de pneus par personne et par année en Suisse. «On les retrouve évidemment en milieu urbain, mais on a également relevé des traces dans des lacs d’altitude, loin des routes, regrette le chercheur. Elles sont transportées par le vent ou lors des orages avec la pluie.»

Son laboratoire en collaboration avec l’Unige est allé chercher les résidus de pneus jusque dans les sédiments du Léman. Des forages ont été entrepris sous la plateforme LéXPLORE, un laboratoire flottant fruit d’une collaboration entre l’EPFL, l’Unil, l’Unige, l’Eawag et Carrtel. «Grâce à la signature temporelle des essais nucléaires et de la catastrophe de Tchernobyl, on a pu croiser les statistiques de véhicules en circulation depuis 1900 et mesurer les nouveaux ingrédients de la composition des pneus au fil du temps. L’évolution temporelle est très bien corrélée avec le nombre de véhicules en circulation en Suisse», détaille le chercheur.

Le sujet est important, car les humains sont fortement exposés et, pour l’instant, on ignore les impacts sur la santé. À la suite du scandale outre-Atlantique, le Conseil fédéral a publié un rapport sur le sujet en 2023. Il avance qu’il est nécessaire de mieux comprendre les risques pour l’environnement et la santé humaine et de chercher des solutions pour limiter l’impact de ces produits. Si l’industrie cherche un substitut, elle ne l’a pas encore trouvé. «Le défi est de changer la formule sans changer les propriétés du produit et de s’assurer que l’ersatz n’est pas pire que l’original», note Florian Breider.

«La problématique des pneus est intéressante, poursuit le scientifique. Dans les pays occidentaux, elle est principalement orientée vers les émissions liées aux particules. Mais quand nos pneus sont usés, ils partent souvent en Afrique. Là, ils sont réutilisés puis, quand ils sont vraiment à bout, ils finissent en sandales ou autres produits artisanaux. Une partie va aussi se retrouver en déchèterie à ciel ouvert. Au Vietnam, les vieux pneus des deux-roues ont remplacé le substrat de béton dans l’ostréiculture... Il est nécessaire de réfléchirà la façon dont ces plastiques sont utilisés et recyclés.»

En 2025, une étude menée par l'EPFL et l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires indiquait que les additifs de pneus sont transférés dans la chaîne alimentaire.

Références

Cet article a été publié dans l'édition de décembre 2025 du magazine Dimensions, qui met en avant l’excellence de l’EPFL par le biais de dossiers approfondis, d’interviews, de portraits et d’actualités. Le magazine est distribué gratuitement sur les campus de l’EPFL.


Auteur: Anne-Muriel Brouet

Source: Durabilité

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