Des trajets moins rapides, mais plus sélectifs et connectés

© Plonk & Replonk-Bébert

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Nos habitudes de mobilité évoluent vers de nouvelles manières de concevoir le déplacement, associé au confort et aux nouvelles technologies. Analyse du professeur de l’EPFL et sociologue Vincent Kaufmann.

Comment allons-nous nous déplacer ces 50 prochaines années? Le débat autour de la transformation de la mobilité en Europe ne date pas d’hier et fut déjà l’objet de la thèse du professeur Vincent Kaufmann, dans les années 90. «En Europe, les politiques voulaient favoriser les transports publics (TP) en milieu urbain et mettre les automobilistes dans les trains», rappelle le directeur du Laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL. Malgré le déploiement des trains de banlieue, comme le S-Bahn de Zurich et de Berne, ou encore le retour du tram en Italie, le constat était le même partout: «On arrivait à emmener les gens dans ces transports, mais pas à faire baisser l’usage de la voiture. Sa prédisposition culturelle persistait.»

Contraint ou consentant, l’être humain, biberonné aux habitudes, commence cependant progressivement à se tourner vers d’autres moyens de transport que la voiture. Des alternatives davantage en lien avec son mode de vie où confort et connectivité priment sur la vitesse. Dès la fin des années 2000, l’urgence de réduire le trafic automobile a entraîné de nouvelles contraintes au centre des villes. Le vélo, considéré jusque-là comme un objet de loisir, devient un moyen de déplacement quotidien avec de nombreuses vertus, comme celle de pratiquer de l’exercice régulièrement.

«Les transports publics augmentent et l’utilisation de la voiture plafonne. Le développement des téléphones connectés et des ordinateurs portables a incité beaucoup d’utilisateurs et utilisatrices à lâcher leur voiture, car dans un bus ou un train on peut désormais se distraire ou travailler, explique le professeur. Ce n’est donc pas prioritairement pour des raisons écologiques, mais plutôt de confort que ces moyens de déplacement gagnent en popularité, même si c’est au détriment de la vitesse.»

Le vélo pour tous les milieux sociaux

Les moins de 35 ans se désintéressent de l’automobile, car elle représente pour eux une perte de temps à cause de la conduite. Cette tendance s’est accélérée avec le Covid-19. Elle touche principalement les villes. «À Lyon, 40% des ménages n’ont pas de voiture. À Berne, les chiffres grimpent jusqu’à 60% des ménages sans motorisation», détaille le sociologue. Autres chiffres représentatifs de ce changement d’habitude: «À Lausanne, 25% des ménages n’avaient pas de voiture en 2000 contre presque 40% en 2026.» Les modes de transport alternatifs ont conquis tous les milieux sociaux. «L’image du cycliste urbain bobo n’existe plus aujourd’hui. Les étudiants comme les banquières se déplacent en deux-roues. Certains modèles électriques sont des objets de luxe qui coûtent cher. De plus, prendre le train en première classe s’est aussi démocratisé parmi les cadres d’entreprise».

On ira toujours à l’anniversaire de sa grand-mère, mais on organisera plus volontiers une séance de travail en visioconférence.

Vincent Kaufamann, professeur au Laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL

Il existe toutefois des différences entre les villes et les zones rurales, nuance Vincent Kaufmann. «D’une part, l’offre en campagne est moins dense, même si la Suisse propose des TP sur tout son territoire, contrairement à l’Italie, par exemple. D’autre part, la voiture reste encore un symbole de liberté plus fort en campagne. Les anciens paradigmes perdurent, renforcés par le sentiment que la ville est inaccessible, n’a plus de parkings et qu’elle impose sa vision sans voiture à toutes et tous.»

Réfléchir davantage avant de se déplacer

Un autre changement sociétal significatif, le déploiement du télétravail depuis le Covid-19 a aussi influencé nos habitudes de déplacement. Selon les derniers chiffres de l’étude du Panel lémanique *, «40% des actifs en bénéficient. Ce télétravail est associé à des distances de plus en plus longues et entraîne des réflexions sur son lieu de vie. Pourquoi, par exemple, ne pas s’installer dans sa résidence secondaire à la place de payer un loyer élevé en ville?» Les mentalités évoluent et le déplacement devient plus sélectif: «On ira toujours à l’anniversaire de sa grand-mère, mais on organisera plus volontiers une séance de travail en visioconférence. Les gens préfèrent se déplacer moins vite et moins loin, veulent que le voyage soit agréable et surtout connecté.»

Dans ce contexte, quelle place reste-t-il à la voiture? «Le territoire est toujours dépendant de l’automobile, observe Vincent Kaufmann. Elle ne pourra pas passer facilement sous le seuil des 20% de déplacements.»Il cite l’exemple du sud-ouest lausannois: «Malgré l’arrivée du tram, l’aménagement du territoire dans cette zone reste largement tributaire des aménagements routiers. De la même manière que l’entrée de Sion ou de Fribourg, avec des zones périphériques difficilement atteignables sans voiture.»

*L’étude du Panel lémanique vise à mesurer pendant cinq ans l’évolution des comportements de mobilité, des pratiques de consommation et plus largement des modes de vie d’un échantillon représentatif de la population (10’000 personnes). Il couvre le territoire des cantons de Vaud et Genève, la France voisine (Ain et Haute-Savoie) ainsi qu’une partie du Chablais valaisan et des districts de la Broye et de la Gruyère dans le canton de Fribourg.

La sacro-sainte voiture: virile, transgressive et extraordinaire?
Longtemps, la voiture et la conduite étaient perçues comme l’expression de la liberté. Dans l’ouvrage Idées reçues sur l’automobile, Vincent Kaufmann a décortiqué le cliché qui affirme que la voiture électrique tue la charge virile de la voiture. «Le lien entre moteur à explosion et genre masculin a longtemps été ancré dans un imaginaire collectif. Il était associé à la puissance de l’objet et par analogie à l’anatomie masculine. La voiture thermique fait aussi appel à la notion de transgression avec l’image du modèle sportif qui roule trop vite et fait beaucoup de bruit. Cet aspect spectaculaire se perd avec la version électrique. D’ailleurs, peu importe le type de moteur, elle reste un objet extraordinaire, poursuit le sociologue. On l’a surtout mal utilisée: elle a pris le pouvoir et envahi notre territoire. Ce n’est pas l’objet le problème, mais plutôt ce que l’on en fait politiquement.»
Viril ou non, posséder une voiture reste encore ancré dans les usages, même à l’heure de la mobilité partagée, comme la location de voiture Mobility ou le covoiturage français BlaBlaCar. Vincent Kaufmann analyse ce phénomène à la lumière de la théorie postmatérialiste de l’économie de l’expérience du sociologue américain Ronald F. Inglehart. «L’idée selon laquelle nous n’avons pas besoin de posséder des choses aurait ses limites et ne s’appliquerait pas à tout le monde. Nous avons observé dans notre étude du Panel lémanique que ces moyens de déplacement alternatifs commencent à plafonner. Pour les personnes sondées, quand on partage beaucoup dans un domaine, on le fait moins dans un autre. Par exemple, le locataire a envie d’être propriétaire de sa voiture.»
Idées reçues sur l’automobile, Vincent Kaufmann, Gaëtan Mangin, Hervé Marchal, Éd. Le Cavalier Bleu, 2024.

Références

Cet article a été publié dans l'édition de mars 2026 du magazine Dimensions, qui met en avant l’excellence de l’EPFL par le biais de dossiers approfondis, d’interviews, de portraits et d’actualités. Le magazine est distribué gratuitement sur les campus de l’EPFL.


Auteur: Rebecca Mosimann

Source: Environnement Naturel, Architectural et Construit | ENAC

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