Des archives comme autant de romans policiers

© 2025 EPFL/ A.Herzog
Angelica Bersano travaille au service des Archives de l’EPFL depuis l'été 2024. Lorsqu’elle parle de son métier, un monde varié, palpitant, mais aussi très exigeant, se dessine.
Barbant et poussiéreux, le monde des archives ? Cet a priori s’envole vite lorsqu’on écoute Angelica Bersano parler de son métier. Archiviste à l’EPFL, ses mots décrivent un univers extraordinairement varié, intéressant, palpitant. Mais aussi exigeant, rencontrant d’innombrables défis au quotidien.
« Si les archives étaient ennuyeuses, elles ne seraient pas les sources des historiens, ou des écrivains, de plus en plus nombreux à venir y puiser l’inspiration, décrit-elle. Il existe même des cas d’archivistes qui, séduits par les contenus qu’ils mettent au jour, se sont mis à écrire des romans. »
Lire les archives, c’est comme plonger dans un roman policier, poursuit-elle. « Ce sont des traces et témoignages d’événements passés, et autant d’indices d’histoires, que l’on peut compléter en les mettant bout à bout. »
Interroger l’humain
Après des études en sociologie et anthropologie à l’Université de Lausanne, Angelica Bersano plonge dans ce qui deviendra sa spécialité en décrochant un emploi aux Archives de la construction moderne (ACM) de l’EPFL. Leur but est la conservation des documents liés à l’architecture et à l’environnement construit. Elle y restera une quinzaine d’années. Un premier job comme « une révélation », commente-t-elle. « Les techniques d’enquêtes apprises durant mes études m’ont beaucoup aidée pour la prise en charge d’archives. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le matériau humain que l’on interroge. »
Durant l’été 2024, l’experte rejoint le service Archives EPFL, nouvellement créé. Les tâches ne manquent pas pour fonder la nouvelle entité. « Nous travaillons sur la « colonne vertébrale » du service, soit tous les textes structurant nos activités : directives de préarchivage, règlement interne, etc. » Au menu également, plusieurs chantiers d’envergure, tels que l’aménagement de locaux ad hoc, mieux adaptés que les espaces actuels aux conditions de préservation des archives physiques, et l’informatisation du service. Tout en menant la collecte et le traitement des différents lots d’archives de l’École qui lui sont confiés. « Notre mission est de recueillir, protéger, décrire et diffuser les fonds méritant d’être conservés sur un très long terme, qu’ils soient de nature administrative ou scientifique. »
L’art du tri
Une part importante du travail consiste en une activité d’évaluation et de tri. « Difficulté intrinsèque de notre métier », comme le note notre archiviste, cette tâche nécessite du temps, de la rigueur et une systématique complexe.
« Chaque entité de l’École produit une grande quantité de documents et d’objets : données scientifiques, rapports de recherches, publications, factures, instruments de mesure, images, fichiers Word, PDF, collections de livres, diapos, posters, etc. » Il s’agit en premier lieu d’en faire l’inventaire, puis de passer en revue, en collaboration avec les producteurs, les éléments méritant d’être conservés à long terme, ne pouvant pas l’être ou n’en valant pas la peine. Si certains services ont déjà fait une partie du tri, pour d’autres, les archivistes partent de zéro.
Il y a la production courante et celle du passé. L’EPFL a une longue histoire comprenant six présidences différentes depuis la fédéralisation de 1969, mais également toute la période des « ancêtres » : l’École polytechnique de l'Université de Lausanne (EPUL), créée en 1946, et avant elle, l’École d’ingénieurs de l'Université de Lausanne, née en 1853. Soit plusieurs centaines de cartons et classeurs à traiter.
« Ce processus de tri est beaucoup plus facile lorsqu’on est un historien, une historienne, qui fait avec les sources que le temps a conservées et lui lègue, dit Angelica Bersano. C’est beaucoup plus complexe pour les archivistes : nous sommes l’outil du temps, qui n’a pas encore fait son propre tri. Il s’agit alors d’anticiper ce qui pourra, à l’avenir, être intéressant pour l’histoire, quelle recherche tel ou tel document pourra renseigner, et si le bénéfice potentiel vaut l’effort de sa conservation. C’est un pari à chaque fois ».
Les défis du numérique
Les archivistes sont aujourd’hui confrontés à une autre gageure de taille : la part massive du numérique. « Après la crise Covid, raconte Angelica Bersano, la production de documents de l’École a nettement basculé du côté digital. En tant qu’archiviste, je ne suis pas sûre qu’il faille s’en réjouir, car nous avons encore aujourd’hui les plus gros doutes sur la durée réelle de conservation de ces supports, qui restent très fragiles. »

Pour les documents physiques, les risques de dégradation sont bien connus. Il s’agit principalement de l’humidité, des infestations d’insectes ou de souris, des départs de feu, mais aussi de la présence d’agrafes et autres éléments métalliques pouvant rouiller, ou de reliures en spirales et de couvertures plastiques, qui partent en miettes avec le temps. Certains matériaux anciens, comme le stencil, utilisé autrefois pour faire des copies, changent de couleur et déteignent sur les autres documents. Et il y a le scotch. « C’est l’ennemi des archives », réagit l’experte. Mais, une fois prises toutes les précautions nécessaires, la boîte d’archives est fermée et, si aucun incident n’intervient, il restera tel quel au cours des décennies suivantes.
Une archive numérique, elle, n’est en général plus consultable au bout de dix ans déjà, en raison de la fragilité des supports - clé USB qui se dégrade, disque dur qui s’efface si on ne l’ouvre pas régulièrement, etc. – et des formats qui deviennent illisibles au fil du temps… Ceci implique de se doter de systèmes de préservation assurant l’intégrité des documents et permettant de migrer vers de nouveaux formats. La fragilité de ce type d’archive oblige à en faire deux ou trois sauvegardes, conservées en des endroits différents, et à tracer et documenter soigneusement toute opération afin de garantir l'authenticité des documents.
« En fait, nous sommes tous et toutes devenus des petits archivistes, sourit Angelica Bersano. Qui, s’il ou elle ne veut pas être submergé, ne doit pas apprendre à trier ses mails et ses photos, éliminer les PDFs inutiles, etc. ? Et si on n’arrive pas toujours à suivre, on peut se dire que le fouillis de nos ordinateurs peut aussi avoir du bon, lorsqu’on retrouve parfois un texte, un souvenir, qu’on avait oubliés. »