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«Demain, j'abandonne ma voiture»

© iStock

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Quels sont les facteurs qui poussent un individu à changer de mode de vie et particulièrement à se passer de voiture? Dans sa thèse, Alexandre Rigal décrypte le processus.

La voiture pollue. Tout le monde le sait, au même titre que la fumée tue. Pour autant, elle reste le mode de transport dominant. Prendre conscience des effets négatifs de la voiture, en particulier sur l’environnement, ne suffit pas à réagir au niveau individuel. Quels sont alors les facteurs qui poussent une personne à abandonner ce mode de mobilité individuel ? Alexandre Rigal, chercheur associté au Laboratoire de sociologie urbaine, s’est penché sur la question dans le cadre de sa thèse, inscrite dans le plus vaste projet Post Car World. Il montre que c’est un processus qui commence souvent par une rupture - déménagement, mariage, rencontre d’un individu qu’on va ensuite imiter… -, puis progresse à petits pas, dont l’accumulation entraine un basculement vers un changement de valeurs.

Pour comprendre les moteurs qui conduisent à abandonner la voiture, le chercheur a mené 53 entretiens individuels, en Suisse. Ils reflètent un large éventail de profils, de l’amoureux de la voiture à celui qui n’y monterait à aucun prix. Alexandre Rigal a aussi interviewé 14 personnes adeptes de la décroissance afin de cerner au plus près les mécanismes d’action.

Si la prise de conscience n’est pas un élément suffisant pour agir – sept personnes sur les 53 interrogées ont abandonné l’automobile alors que toutes sont conscientes de ses externalités négatives -, elle introduit une évaluation négative de sa mobilité et réflexion sur son mode de vie si elle est accompagnée d’un modèle d’action alternatif. «Cette évaluation entraine une recherche d’un mode de vie meilleur», souligne le chercheur. Le travail part ainsi de l’hypothèse que pour analyser les changements de mode de déplacement, il faut prendre en compte l’ensemble des dimensions du mode de vie (idéal de vie, valeurs, environnement, compétences, sensibilité).

Expérimenter pour changer

L’élément déclencheur peut prendre des formes multiples. En s’occupant de ruches urbaines, Marlène, participante à l’étude, a ainsi peu à peu mesuré les effets concrets du réchauffement climatique. Pour Dominique, c’est le visionnage d’un film écologique, qui est à l’origine de son changement. Une fois enclenché, celui-ci s’opère lentement, pas à pas.

Remplacer une habitude par une autre passe ensuite par une phase d’apprentissage. «L’habitude est inévitable et nécessaire, car elle est efficace au quotidien», résume le chercheur. Elle est souvent liée à la jeunesse et a été acquise par un apprentissage après expérimentation ou par imitation d’un tiers (Maman conduisait la voiture). Mais l’habitude est aussi fragile, car elle ne résiste parfois pas à la nouveauté et n’est pas toujours transférable d’une situation à l’autre.

Le plus efficace est de cibler des groupes particuliers en cours d’apprentissage de nouvelles habitudes, avec moins de contraintes: les nouveaux arrivants dans une ville, les célibataires, les néo-retraités par exemple. Le changement passe aussi par l’expérimentation. «Quand on a expérimenté quelque chose, que ce soient les transports publics, Mobility, le vélo…, le regard sur ces modes est beaucoup plus positif. On découvre autrement son espace, on est engagé dans l’action et on crée une nouvelle habitude», résume le chercheur.

Un «permis de mobilité»

Finalement, le processus mène à une redéfinition de ses valeurs. Celle de la liberté par exemple. L’automobiliste convaincu voit son engin comme un facteur évident de liberté («je pars et je rentre quand je veux, je suis seul dans ma bulle…»). Celui qui considère que la voiture est un mode de transport peu efficace et qui privilégie le travail ou les loisirs dans les modes de transports publics lie liberté et bonne gestion de son temps. Enfin, celui qui a renoncé délibérément à la voiture au terme du processus trouve sa liberté en choisissant lui-même ses contraintes (par rapport à la voiture ou au fait de moins prendre l’avion). Il en va de son épanouissement personnel, d’une forme de bien-être qui lui correspond. Et en plus, c’est compatible avec celui de la planète.

Au-delà des moteurs individuels, l’intérêt de cette thèse est aussi de mettre en évidence que des petits ressorts pourraient accompagner les changements ou contribuer à créer des synergies favorables au changement. Exemple: le passage du permis de conduire. «Il constitue aujourd’hui une sorte de goulot d’étranglement de la mobilité, réduite à son aspect strictement automobile, rappelle Alexandre Rigal. On pourrait imaginer un «permis de mobilité» pour lequel il s’agirait de prendre des cours de circulation à vélo en ville et en campagne, de nuit, des cours de réparation de vélo. On pourrait imaginer faire découvrir la lecture de cartes pédestres et les bienfaits de la marche, les réseaux de transport en commun par le biais de leur histoire… L’idée est de concurrencer la conduite automobile par d’autres possibilités de se déplacer, qui seraient validées par un diplôme, demandant un certain investissement. De là, l’attachement aux autres modes de transport pourrait grandir, et celui à la voiture se réduire, par comparaison. On utiliserait le moment de changement d’habitudes du permis de conduire, pour d’autres manières de se déplacer.»


Auteur: Anne-Muriel Brouet
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