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19.01.17 - L’architecture vit un important changement de paradigme: les bâtiments doivent passer de consommateurs à producteurs d’énergie. Leur rénovation pose dès lors de nombreux défis. A travers une publication et un nouvel enseignement, des chercheurs de l’EPFL démontrent le caractère décisif de cet enjeu.

Les systèmes de chauffage, de climatisation et de confort acoustique sont déterminants dans la conception d’un bâtiment. Ces éléments occupent aujourd’hui une grande partie des soucis des architectes chargés de proposer des bâtiments peu gourmands en énergie. Ces mêmes enjeux se présentent à eux lorsqu’ils doivent rénover des édifices conçus à une époque où les dépenses énergétiques n’étaient pas considérées comme un enjeu planétaire. Le confort et ses technologies restent toutefois négligés par l’histoire de l’architecture du XXème siècle. Une publication et un nouvel enseignement entendent y remédier.

En traitant de «l’histoire du confort», deux chercheurs du Laboratoire de techniques et sauvegarde de l’architecture moderne (TSAM) ont en effet ouvert un nouveau champ d’étude. Giulia Marino, collaboratrice scientifique, a reçu en 2016 le prix de la meilleure thèse de doctorat de l’EPFL en abordant ce sujet. Elle donnera à ce propos, au semestre prochain, un cours destiné aux étudiants de master en architecture. Franz Graf, professeur associé, est co-auteur avec Giulia Marino d’un ouvrage publié en 2016 sur ce thème. Entretien.

Que regroupe le terme de «confort» dans votre approche?

Giulia Marino: Dans notre thèse et notre publication, nous avons souhaité souligner les multiples facettes du confort en architecture, qu’il soit thermique, acoustique ou lumineux. A l’approche historique et culturelle est associée l’idée d’aborder ce sujet sous l’angle de l’économie d’énergie alliée à la conservation du patrimoine. Le bâti du XXème siècle représente 70% de nos villes. Il a toutefois été basé sur des prévisions énergétiques aujourd’hui obsolètes. Souvent très vitré et réalisé avec des matériaux à faible inertie, il supposait une dépense énergétique quasiment illimitée. Comment adapter de tels bâtiments aux normes d’aujourd’hui sans perdre leur histoire?

Franz Graf: Le défi est de taille car nous vivons un changement de paradigme en matière de confort: nous voulons construire aujourd’hui des bâtiments qui produisent leur propre énergie, plutôt qu’ils n’en consomment.

Quel est le but de votre ouvrage commun et du cours qui sera donné au prochain semestre?

Franz Graf: Nous souhaitons sensibiliser les architectes en donnant des exemples intéressants de rénovations liées au confort de bâtiments emblématiques du patrimoine architectural du XXème siècle. Ces questions ne doivent pas selon nous être laissées aux techniciens, mais être intégrées par les architectes. Nous considérons qu’il y a pour eux un important terrain à explorer. Nous souhaitons ôter aux architectes la peur de s’attaquer à ce sujet qu’ils maîtrisent a priori mal et leur montrer que la rénovation des systèmes liées au confort peut offrir des opportunités d’innovation et de créativité, tout en respectant les choix esthétiques du passé.

Giulia Marino: A travers des études de cas, le cours donnera des outils de lecture pour mieux comprendre le rôle du confort dans l’histoire de l’architecture et ses implications dans le projet.

Quelles seraient les bons exemples de rénovations récentes à citer en Suisse?

Giulia Marino: De la rénovation du bâtiment de l’Office fédéral du sport à Macolin à celle du quartier Tscharnergut, à Berne, nous avons choisi de présenter dans notre ouvrage des réalisations très diverses qui affichent tout de même une grande sensibilité pour le patrimoine existant. Dans le cas de Macolin, le projet a permis de conserver les façades d’origine du bâtiment tout en améliorant leur performance thermique. Dans le deuxième cas, la «rénovation énergétique» a ajouté deux pièces aux logements en travaillant sur la façade du bâtiment. Cette mesure originale a donné une nouvelle vie à ce grand ensemble emblématique des années 1960 et a permis de l’adapter aux standards actuels.

Comment vous êtes-vous intéressés au thème du confort?

Giulia Marino: Les systèmes de chauffage et de climatisation sont souvent encombrants dans un projet architectural. Mais, paradoxalement, ces sujets sont très rarement traités en histoire de l’architecture ou alors abordés de manière peu cohérente, par manque de connaissances. Nous avons souhaité offrir une nouvelle grille de lecture critique de l’architecture du XXème siècle en montrant que parfois ces dispositifs ont été au cœur des choix effectués par les architectes. C’est le cas, par exemple, de La Rinascente, à Rome. La façade de ce centre commercial construit dans les années 1950 a souvent été comparée à celle d’un palais classique. En réalité, l’intégration de l’air conditionné a été bien plus qu’une simple contrainte technique et, dans ce cas, a même été déterminante dans l’esthétique du bâtiment.

Franz Graf: Qu’on les cache ou qu’on les montre, à l’exemple des imposantes tuyauteries du Centre Pompidou à Paris, ces systèmes témoignent d’une certaine ambivalence vis-à-vis du confort au XXème siècle. Le sujet ouvre donc des perspectives de recherches variées. Il convoque une approche multidisciplinaire qui concerne, par exemple, autant la sociologie des objets, je pense notamment à la mise en scène des radiateurs par Le Corbusier, que l’histoire de la médecine ou celle des techniques de la construction.

Références:
Les dispositifs du confort dans l’architecture du XXème siècle: connaissance et stratégies de sauvegarde, sous la direction de Franz Graf, Giulia Marino, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2016. (Bilingue français-anglais)

Giulia Marino, «Some Like it Hot!», Le confort physiologique et ses dispositions dans l’architecture du XXème siècle: histoire et devenir d’un enjeu majeur, Thèse EPFL, Lausanne, 2014.

Enseignement:
Giulia Marino, Le projet du confort dans l’architecture du XXe siècle / Comfort by Design in 20th-Century Architecture, Master Architecture, dès le semestre d’hiver 2018.

Auteur:Sandrine PerroudSource:Mediacom
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