Comment pérenniser les transitions climatiques

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Des scientifiques de l’EPFL ont identifié des stratégies susceptibles de faire perdurer des comportements favorables au climat une fois que des «points de bascule» sociaux ont été franchis.

Pendant la pandémie de COVID-19, le trafic aérien a chuté de manière spectaculaire. Beaucoup y ont vu un point de bascule potentiel pour réduire les émissions du secteur aérien. Cependant, dès la levée des restrictions de voyage, le trafic passager a rapidement retrouvé son niveau d’avant la pandémie et l’a même dépassé dans de nombreuses régions. Cette reprise de la demande dans le secteur aérien s’explique par le fait que les limitations de vol ne se sont pas traduites par une évolution des normes sociales, de nouvelles valeurs collectives ou de mesures incitatives à long terme. Dans le cas du COVID-19, ce changement majeur de comportement n’a donc pas conduit à une transition durable.

Une étude menée par Claudia R. Binder, professeure au Laboratoire sur les relations homme-environnement dans les systèmes urbains (HERUS), suggère que le succès à long terme de l’action climatique dépend de la mise en place d’une transition stable, à travers des politiques favorables, des infrastructures adaptées et une acceptation sociale. « Dans une transition vers la neutralité carbone, nous souhaitons que les gens adoptent et maintiennent des comportements plus durables », explique Claudia Binder. Publiée dans PLOS Climate, cette étude interdisciplinaire combine des concepts issus de l’écologie avec des données provenant de transitions climatiques réelles afin d’identifier les politiques susceptibles de pérenniser les changements durables.

Pully, un laboratoire pour les transitions climatiques

Un point de bascule social se produit lorsqu’un comportement ou une technologie est adopté par un nombre suffisant de personnes pour commencer à se propager rapidement dans la société. Alors que de nombreuses études se concentrent sur la manière d’atteindre ces points de bascule, beaucoup moins s’intéressent à la façon de maintenir durablement les changements qui en résultent.

Dans les écosystèmes naturels, ce type de phénomène est fréquent. Par exemple, un récif corallien peut atteindre un point de bascule lorsque la température de l’océan devient trop élevée et que de nombreux coraux meurent. Stressé par la chaleur, le corail expulse ses algues (phénomène de blanchissement) ; celles-ci survivent souvent à l'extérieur, tandis que le corail meurt s'il ne parvient pas à les réabsorber à temps. Le récif peut alors rester dans un état dégradé, même si les conditions s’améliorent ensuite.

Pour son étude, l’équipe de Claudia Binder a travaillé avec la commune de Pully. En collaboration avec l’équipe de durabilité de la municipalité, elle a analysé comment différents facteurs technologiques, comportementaux et politiques interagissent au sein du système énergétique local.

Les scientifiques ont étudié en particulier l’adoption des technologies solaires. Suivant une approche qualitative, ils ont constaté qu’avant que les technologies solaires ne se généralisent, des facteurs tels que les coûts, les incitations financières et la disponibilité des technologies jouent un rôle déterminant. Après le point de bascule, les interactions culturelles et sociétales deviennent cependant de plus en plus importantes. Par exemple, à mesure que davantage de personnes installent des systèmes solaires, cette technologie devient plus visible, contribuant à l’émergence de nouvelles normes sociales et à renforcer la confiance dans les énergies renouvelables. «Si tous mes voisins installent des panneaux photovoltaïques, je serai plus enclin à le faire que s’ils ne le font pas», précise Claudia Binder. À l’inverse, sans technologies complémentaires, telles que les véhicules électriques ou les pompes à chaleur, les adeptes du solaire ont plus de risque de faire marche arrière lorsque les circonstances évoluent.

Les résultats obtenus à Pully montrent que, si la technologie et les incitations peuvent amorcer un changement, l’adoption de technologies durables, sur le long terme, dépend de l’établissement de normes sociales et de réseaux communautaires. «Bien que l’intensité de ces effets puisse varier d’une commune à l’autre, les mécanismes sous-jacents pourraient s’appliquer à d’autres communes que Pully », ajoute la professeure.

Au-delà des points de bascule

Les recommandations de l’étude poursuivent un double objectif: accélérer la transition et la stabiliser une fois qu’elle est engagée. Les initiatives politiques efficaces devraient associer une vision à long terme, comprenant des efforts visant à influencer les normes sociales et les perceptions du public, à des incitations à court terme, telles que des subventions et des soutiens financiers.

L’étude suggère aussi qu’investir dans les infrastructures peut favoriser l’adoption à long terme de technologies durables. Par exemple, étendre les réseaux de recharge pour véhicules électriques les favorise à long terme. Les politiques encourageants à adopter des technologies complémentaires peuvent également renforcer durablement les changements. Cela peut consister, par exemple, à associer des panneaux solaires sur les toits à des batteries domestiques ou à des véhicules électriques.

Les pouvoirs publics et les organisations peuvent également collaborer avec les précurseurs en matière de technologies durables afin de les mettre en avant et de contribuer à combler le fossé entre les adeptes et les non-adeptes.

Un changement de mentalité

Ces questions s’inscrivent dans un cadre plus large. Claudia Binder et son équipe explorent désormais comment les infrastructures urbaines, telles que celles liées à la mobilité, au logement et aux services de proximité, peuvent influencer des comportements durables. La question est de savoir concevoir des quartiers qui offrent des équipements accessibles pouvant faciliter des modes de vie à faibles émissions de carbone. « Si les gens vivent tout près des transports en commun, ont une salle de sport à proximité et disposent d’endroits où retrouver leurs amis au coin de la rue, cela les incitera-t-il à renoncer à leur voiture ? », se demande Claudia Binder.

Des recherches futures visent à quantifier à la fois les coûts et les avantages de tels investissements. Les chercheuses et chercheurs souhaitent notamment estimer les quantités de carbone, de matériaux et de ressources nécessaires à la construction de ces infrastructures et à évaluer dans quelle mesure cela peut modifier les comportements sans compromettre le bien-être perçu des habitantes et habitants. L’objectif est de comprendre comment les villes peuvent créer des environnements qui favorisent naturellement des choix plus durables. Comme le résume Claudia Binder, en citant Einstein : « Résoudre les défis environnementaux interconnectés d’aujourd’hui pourrait nécessiter de changer notre manière de penser plutôt que de simplement continuer sur la même voie. »

Références

Binder CR, Gomez A, Campfens J, Hecher MA, Cano SL, et al. (2026) What comes after social tipping? Perspectives from transitions towards net-zero. PLOS Climate 5(9): e0000982. https://doi.org/10.1371/journal.pclm.0000982


Auteur: Hector Garcia Morales

Source: EPFL

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