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15.02.18 - Dossier Venice Time Machine (1/2) - 2018 est une année charnière pour le projet Venice Time Machine. Lancé en 2012, il arrive à mi-parcours, marqué par deux étapes majeures. D’une part, la volonté de donner une dimension européenne au concept de Time Machine. D’autre part, l’ouverture au public et aux historiens des plus de 2 millions de documents déjà numérisés. Que recèlent ces trésors vieux de plus de 500 ans? Réponses dans notre dossier.

«Tout ce qui est antérieur à l’an 2000 n’existe pas, car il n’y a pas de support pour y accéder.» Le propos de Frédéric Kaplan est radical. Le directeur du Laboratoire d’humanités digitales s’inquiète d’un monde où seules les informations numérisées sont accessibles, jetant aux oubliettes toutes celles qui vieillissent sur d’autres supports. «Il y a urgence à faire un pont entre les deux. Il faut aussi vivre avec le passé.»

Le projet Venise Time Machine (VTM) n’est autre que l’établissement de ce pont entre passé et présent. Il vise à construire, à partir de millions de documents historiques aux formats hétéroclites, un modèle multidimensionnel de la ville de Venise, dans l’espace et le temps sur les 1000 dernières années. Lancé en 2012, VTM arrive aujourd’hui à mi-parcours. Une échéance marquée par deux étapes cruciales : la mise en ligne d’interfaces de recherche permettant d’explorer les plus de 2 millions de documents déjà scannés et l’extension du projet de Time Machine à l’échelle européenne.

Le chemin parcouru en cinq ans – deux seulement depuis que la numérisation a commencé – se mesure d’abord en chiffres: 190’000 documents d’archives d’Etat, 720’000 documents photographiques provenant de la Fondation Cini, 3000 volumes sur l’histoire de la ville issus des grandes bibliothèques de la cité ont été scannés. «C’est moins de 1% de ce qui existe, c’est infini!», lâche Frédéric Kaplan, avec encore davantage d’enthousiasme. Mais c’est ainsi qu’a pu être révélé un trafic d’œuvres d’art entre les Pays-Bas et l’Italie!

Des technologies pour liredans les livres scellés

Pour parvenir à ce résultat, il a fallu commencer par construire les technologies nécessaires pour scanner et numériser rapidement des kilomètres de documents, parfois vieux d’un demi-millénaire. Un premier scanner semi-automatique et utilisé pour les manuscrits et documents fragiles de grand format a été construit. Un autre, à balayage robotique, tourne les pages automatiquement des journaux et des livres. Un troisième, développé avec Adam Lowe de Factum Arte, est capable de numériser undocument photographique recto verso toutes les 4 secondes.

Ce n’est pas fini. Demain, c’est à travers les livres scellés que les chercheurs pourront lire. Développé dans le Laboratoire de magnétisme quantique de Giorgio Margaritondo, le tomographe à rayons X permet de scanner un livre en entier sans avoir besoin de l’ouvrir et révéler ainsi les mots inscrits sur le papier. Ceci grâce aux encres à base de fer, employées en Europe durant plus de 1000 ans. Pour l’heure, les physiciens doivent encore extraire manuellement les pages, souvent voilées et abîmées, issues des scans par tomographie à rayons X. Les prochaines étapes incluront la construction d’un algorithme qui saura détecter de manière automatique les différentes pages.

Au-delà de la numérisation proprement dite, plus de 160’000 transcriptions manuelles de noms, lieux, mots clés ont été produites par les historiens, paléographes et archivistes sur les sources documentaires. Grâce à ces annotations sur les documents d’archives, un système de reconnaissance automatique des écritures a permis d’extraire les informations des documents. «Il faut par exemple gérer la diversité des écritures et les multiples abréviations qui n’étaient pas standardisées, explique Sofia Ares Oliveira, chercheuse au Laboratoire d’humanités digitales. Nous avons montré à l’ordinateur des exemples afin qu’il apprenne à apprendre.» Le système est ainsi capable de transcrire des mots non annotés avec un taux d’erreur sur les caractères de 4% sur chaque caractère. «C’est un peu comme lorsqu’on fait une faute de frappe dans un moteur de recherche: c’est suffisant pour que le système de recherche propose des résultats pertinents et on comprend de quoi il s’agit», précise la chercheuse.

Trois outils pour plonger dans les données

L’interface Replica établit des connexions entre les images ou les éléments qui la composent. Ici, la même position de la main droite se retrouve dans des œuvres d’auteurs différents: (de g. à dr.) Leda et le cygne, Leonardo da Vinci, Leda et le cygne, Giampietrino, Lucretia, Giampietrino, Venus et Cupidon, anonyme. © Web Gallery of Art

Grâce à ce travail, les scientifiques mettront en ligne d’ici à l’été un premier moteur de recherche, baptisé Canvas. Il permet d’accéder aux documents d’archives d’Etat numérisés dans leur version originale, mais surtout d’effectuer des recherches par mot clé (une personne, un lieu, une date…) dans les contenus. L’outil fonctionne comme un wiki, ce qui permet aux utilisateurs autorisés de corriger les erreurs de lecture du système qu’ils rencontrent et d’améliorer ainsi en continu sa performance.

Le second travail de numérisation a été effectué sur la collection iconographique de la fondation Cini. Sur le million de photos d’art que possède la fondation, un premier fonds de 370’000 images a été numérisé. A nouveau, des milliers d’annotations manuelles ont été nécessaires pour entraîner l’ordinateur. Résultat, l’interface Replica proposera une recherche non seulement textuelle, mais surtout visuelle des documents, établissant des connexions entre les images. «La machine a appris à faire des liens entre la composition, la position des personnages, les différents éléments ou motifs afin d’établir des similitudes entre images. Aux historiens de l’art ensuite d’écrire leur histoire», explique Benoît Seguin qui a conçu ce moteur de recherche dans le cadre de sa thèse qu’il défendra durant l’été.

Enfin, la troisième concrétisation de cette numérisation met les ouvrages et les journaux scientifiques des grandes bibliothèques de la Sérénissime à portée de clics. Près de 3000 ouvrages sur Venise, du XIXe au XXIe siècle, et plus de 100 ans de publications scientifiques sur la ville ont été numérisés dans le cadre de Linked Books, un projet soutenu par le FNS et développé par les chercheurs Giovanni Colavizza et Matteo Romanello avec Frédéric Kaplan. Un système ad hoc a été développé pour extraire automatiquement et ensuite chercher les citations. Baptisée Venice Scholar, l’interface permet d’étudier l’historiographie vénitienne à travers ces citations. Comme les deux autres, le système est ouvert et la base de données peut accueillir de nouvelles intégrations. Ces sources secondaires sont également reliées aux sources primaires de Canvas.

«J’ai toujours eu plusieurs morts dans ma vie»
Isabella di Lenardo est historienne de l’art et de l’architecture, spécialisée dans la circulation des savoirs dans l’Europe du XVIe au XVIIIe siècle. Grâce aux documents numérisés des archives d’Etat de Venise, elle suit pas à pas certains personnages de la Renaissance, tisse leur réseau social, décèle leurs petits problèmes voire leurs travers d’êtres humains.
«Le projet Venice Time Machine a réveillé en moi un intérêt immense pour l’analyse de grandes quantités de données.» Isabella Di Lenardo veut profiter des millions d’informations disponibles pour satisfaire sa curiosité. Comment la vision historique change-t-elle avec l’analyse non pas du rôle d’une personne ou d’une famille, mais de 28’000 propriétaires, de toutes les veuves de Venise qui avaient des appartements, de toutes les corporations religieuses, de toutes les églises? Qu’apprend-on? L’histoire est-elle correcte ou à réécrire? Les faits sont-ils remis en question?
La première lecture des transactions immobilières balaie déjà quelques certitudes notamment sur le rôle de la bourgeoisie dans la République. «On a toujours pensé que Venise était une ville de la noblesse et de l’aristocratie, c’est faux!, insiste l’historienne qui travaille au Laboratoire des humanités digitales. Les actes notariés montrent que dès la moitié du XVIIIe siècle, la bourgeoisie acquiert de nombreux biens.» Après l’âge d’or vénitien au XVIe siècle, le XVIIe relativement calme contribue à générer une classe dirigeante qui vit sur ses acquis. Début du XVIIIe siècle, les caisses de l’Etat sont vides, les Vénitiens doivent opter pour une stratégie d’ouverture aux bourgeois. Un certain nombre de familles bien plus riches que les nobles qui vivaient dans les terres à Vérone, Vincenza, Brescia investissent la ville. «C’est très intéressant en termes de dynamique, si on regarde la microdimension de la noblesse à cette époque, on ne remarque pas ce transfert, d’ailleurs toutes les études faites jusqu’ici ne l’ont pas vu.»
Et que diront les déclarations d’impôts? Les chercheurs viennent de terminer la grande phase de numérisation de 300’000 documents recto verso, qui comprennent chacune des centaines de mentions, les noms des personnes, des achats, des transactions. Cela multiplie d’autant la somme d’informations à analyser. Si le travail ne fait commencer, les premières constatations montrent que l’histoire n’est pas tout à fait celle que l’on raconte et qu’il y a des nuances que seule l’analyse des archives pourra révéler.

Des tableaux de maître cachés dans la viande de porc
Face à la masse gigantesque de données, les chercheurs tentent de démêler l’écheveau en suivant les traces laissées par un personnage particulier. «J’ai ainsi plusieurs morts dans ma vie», résume la chercheuse qui a accompagné pas à pas Joris Hoefnagel dans ses pérégrinations Venitiennes au XVIe siècle. Ce cartographe flamand a, notamment, travaillé avec un de ses concitoyens résidant à Venise. Grâce à lui, Lodewijck Toeput a conçu la première représentation de la place Saint-Marc. Hoefnagel collabora aussi avec Abraham Ortelius, géographe et homme de lettres, qui traversa toute l’Europe en dessinant les cartes des villes où il s’arrêtait. Pour Isabella, ces artistes incarnent déjà une certaine idée de la mondialisation et de l’identité européenne. «Hoefnagel, je l’ai rencontré pour la première fois à Venise dans un acte notarié qui donnait procuration à son frère pour retirer de l’argent. C’était très émouvant, car j’ai découvert qu’il avait un frère qu’on ne connaissait pas.»
Petit à petit, au fil des lectures, elle met à jour le réseau de personnes qui l’ont accueilli à Venise en 1560. Parmi elles, des marchands de pierres précieuses d’Anvers, des Flamands très probablement à l’origine de l’importation de nombreux tableaux en Italie – un sujet qu’elle a exploré il y a plusieurs années pour préparer sa thèse. Ces tableaux ont été enregistrés et taxés en Flandre, mais l’historienne n’en trouve trace à Venise. «J’ai cherché les impôts d’entrée de ces tableaux… aucun. Je me demandais où ils étaient passés. Et j’ai découvert que, déjà à l’époque, il y avait un marché noir: les peintres ne voulaient pas payer d’impôts et cachaient leurs œuvres dans des caisses transportant de la viande de porc ou des tapis.» Un exemple qui montre qu’on ne peut pas s’appuyer seulement sur les archives d’un pays; les histoires sont connectées et on ne découvre les réponses qu’en croisant les informations, toutes les réponses ne sont pas à Venise.

Même les dessins pouvaient mentir
Il s’est avéré aussi que Jacopo de’ Barbari, peintre et graveur du XVe siècle, a pris des libertés dans ses cartes représentant Venise. Les erreurs ont été mises à jour grâce aux données cadastrales. En reconstituant la ville de cette époque, il est apparu que deux quartiers importants de Venise dessiné par de’ Barbari, le Rialto, centre des affaires, et l’Arsenale, où l’on construisait les galères de la République, ne correspondaient pas à la réalité. Le peintre avait omis certains détails. «Je pense que ces omissions étaient dictées par une politique de sécurité. Il ne fallait pas montrer aux ennemis l’endroit stratégique où ils pouvaient potentiellement frapper.»
L’historienne vient de mettre un point final à un article consacré au peintre allemand Albrecht Dürer lorsqu’il séjournait à Venise. «Ça fait un an que je m’occupe de lui. J’ai reconstitué son réseau de connaissances, déterminé qui il a rencontré. En histoire on n’a jamais tous les documents, il faut donc faire des simulations, essayer d’interpréter les lettres, pourquoi a-t-il écrit à untel, qui essayait-il de rencontrer?» Les réponses se trouvent peut-être dans les 80 km d’archives vénitiennes en voie de numérisation.

Les acteurs
Venice Time Machine est un projet international de l’EPFL, de l’Université Ca’Foscari de Venise et des Archives d’Etat de Venise, en collaboration avec la Bibliothèque nationale Marciana, la Fondation Giorgio Cini, le Système de bibliothèque universitaire Ca’Foscari, l’Institut des sciences, lettres et arts de Venise.

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