Un jeu de rôle pour mieux comprendre la ville de Naples

© 2026 EPFL/Anna-Karla De Almeida Milani
La semaine ENAC est un cours obligatoire pour tous les étudiant·e·s de Bachelor de la Faculté ENAC (Environnement Naturel, Architectural et Construit). L’an dernier, un groupe s'est rendu à Naples et a participé, pour la première fois, à un jeu de rôle pédagogique, conçu pour améliorer leur compréhension de l'évolution des villes au fil du temps.
Ce module interdisciplinaire d'une semaine à l'EPFL rassemble des étudiant·e·s de deuxième année de Bachelor des sections d’architecture, de génie civil et de génie environnemental. L'objectif est de permettre aux étudiant·e·s d'acquérir une expérience concrète à travers des projets interdisciplinaires ancrés dans des problèmes actuels, tout en offrant aux enseignant·e·s de différents domaines la possibilité de concevoir conjointement un programme thématique inscrit dans un cycle de trois ans. Dans cette perspective, le cycle Forma Urbis a été imaginé autour du thème de la forme urbaine, avec une première édition qui s’est tenue à Naples. Durant une semaine, les étudiant·e·s ont travaillé sur cette problématique au sein d'équipes mixtes réunissant des représentant·e·s des trois sections de l'ENAC.
« Nous avons choisi d'explorer le concept de palimpseste, qui renvoie aux multiples strates historiques, culturelles, archéologiques, architecturales et anthropologiques constitutives de la ville », déclare Florence Graezer Bideau, professeure titulaire d’anthropologie urbaine et directrice du Groupe de recherche patrimoine, anthropologie et technologies (HAT) à l’ENAC, et l’une des organisatrices de cette semaine.
« Plus qu'une notion, le patrimoine est aussi un legs matériel et immatériel qui ne se veut pas figé au fil du temps, mais sans cesse renouvelé et réapproprié par différentes communautés en réponse à des contextes changeants. Nous avons conçu un jeu de rôle pour aider les étudiant·e·s à mieux comprendre comment la ville s'est progressivement construite et comment les décisions ont été prises. » Le jeu de rôle est un dispositif pédagogique ou ludique dans lequel les participant·e·s incarnent des personnages ou des fonctions spécifiques afin d’explorer des situations, des enjeux et des points de vue à travers la simulation. Concrètement, cette démarche invite les étudiant·e·s à se mettre dans la peau de personnages fictifs et à imaginer leurs manières d’agir et de percevoir la ville.
Tout au long de leur séjour à Naples, les étudiant·e·s de l'EPFL ont exploré le centre historique afin de saisir le patrimoine comme un concept vivant, négocié et sans cesse réactivé. La semaine alliait conférences, visites guidées et enquêtes de terrain, favorisant une approche à la fois analytique et immersive. Ils et elles ont été accueilli·e·s par l'École française de Rome ainsi que par le département d’architecture de l'Université Federico II, et accompagné·e·s à Pompéi par une archéologue.
« J'ai choisi la semaine à Naples, car l'idée de partir et de découvrir d'autres choses est captivante », déclare Layla Delachaux, l'une des étudiantes participant au programme. « En lisant la fiche descriptive du cours, j’ai fait de Naples mon premier choix. D’abord, pour la destination, puis pour le programme, qui était très ludique et intéressant pour une étudiante en architecture. »
Au cours de cette semaine à Naples, les étudiant·e·s ont mené un travail de recherche sur les rôles qui leur avaient été attribués en amont, allant du prêtre au pizzaiolo, de l’agent immobilier à l’ingénieur des transports, du militant étudiant au maire. Chaque participant·e avait reçu en amont un profil détaillé et avait préparé une courte présentation afin de s’inscrire dans la logique et les intérêts propres à son personnage. Sur place, ils et elles ont enrichi cette préparation par la collecte de matériaux (photos, croquis, observations, interviews, etc.) destinés à affiner leur compréhension du contexte urbain et à nourrir l’incarnation de leurs rôles.

« Mon rôle dans le jeu était celui de la gardienne verte », dit Layla Delachaux. « Je ne suis pas réellement écolo dans le sens où j'imagine le personnage, mais pour m'y préparer, j'ai lu les études qui nous ont été fournies, et j'ai imaginé comment pouvait bien être cette jeune femme. En plus de cela, nous avions reçu une explication claire qui nous a donné des bases solides pour mieux comprendre la ville de Naples. Arrivée sur site dans le rôle du personnage, j'ai pu observer la ville d'un œil attentif, différent de celui que j'aurais eu si j'avais joué un autre rôle. Par exemple, les transports communs, la gestion des déchets, la verdure présente dans la ville, etc. L’une de mes amies avait reçu le rôle de livreuse à vélo. Elle a donc remarqué qu'il n'y avait pas énormément de vélos en ville et que circuler à vélo, surtout dans le centre historique, était particulièrement difficile. Cette expérience de jeu à travers un personnage nous a permis d'être attentif·ve·s à certains aspects, d’une autre manière. »
De retour à l’EPFL, le jeu de rôle s’est conclu par une simulation de deux heures d'une réunion d'urgence tenue dans le centre historique à la suite d'un séisme majeur, un type d'événement auquel Naples est réellement exposée . Les étudiant·e·s ont ensuite affronté la crise et les dilemmes qu'elle engendre en matière de préservation du patrimoine, de sécurité publique, d'infrastructures et de justice sociale, en adoptant la perspective des rôles qui leur avaient été attribués.
« Nous avons conçu ce scénario en veillant à intégrer au mieux les dimensions historiques, sociales, politiques et anthropologiques », explique Anna Karla Almeida, chercheuse postdoctorale du groupe HAT, à l’origine du jeu de cartes de rôle et de l’illustration des 25 personnages. « Une fois familiarisé·e·s avec leurs personnages, nous leur avons demandé ce qu'ils et elles auraient fait à leur place en situation d'urgence. »
Deux « micro-scénarios » ont également été introduits pour structurer le débat : (1) faut-il démolir un bâtiment historique pour construire une nouvelle ligne de métro, et (2) comment faire face au chaos consécutif au séisme ? Les étudiant·e·s ont débattu, formé des alliances, mobilisé des cartes d'action et ont été régulièrement interpellé·e·s par les enseignant·e·s incarnant des journalistes, des agents de la protection civile ou des fonctionnaires ministériels. Chaque participant·e devait prendre la parole publiquement au moins une fois dans chacun des scénarios.
« Il leur revenait de proposer une solution face à cette alternative entre destruction et préservation. Les positions étaient contrastées et ont donné lieu à de vifs échanges ; à l’issue du jeu, ils et elles ont arrêté collectivement une décision finale », précise Anna Karla Almeida.
Le jeu de rôle a incité les étudiant·e·s à dépasser les cadres de leur propre discipline et à formuler des arguments qu'ils et elles n'auraient peut-être pas exprimés dans un contexte académique ordinaire. En parallèle, ils et elles ont également préparé des storyboards visuels représentant leur personnage, les connaissances acquises sur Naples et leur interprétation des multiples dimensions et complexités de la ville.
Le programme se poursuivra cette année à Rome. Anna Karla Almeida, désormais chercheuse postdoctorale à l'Université technique de Delft, reviendra à cette occasion pour animer un autre jeu de rôle en collaboration avec l'équipe enseignante.
« Le jeu s'est révélé être un outil pédagogique particulièrement efficace, tant pour les élèves que pour nous, les enseignant·e·s », souligne Florence Graezer Bideau. « Il nous a permis de saisir concrètement ce que signifie l’interdisciplinarité et d’appréhender les différentes strates qui composent une ville. »

L'équipe pédagogique comprenait :
- Florence Graezer Bideau, professeure titulaire du Groupe de recherche patrimoine, anthropologie et technologies (HAT) et enseignante d'anthropologie urbaine à l’ENAC;
- Nicola Braghieri, professeur associé au Laboratoire des arts pour les sciences - Archives de l'imaginaire (LAPIS) ;
- Aurélie Terrier, architecte et archéologue, collaboratrice scientifique et chercheuse postdoctorale FNS au LAPIS ;
- Reda Berrada, doctorant au LAPIS ;
- Anna Karla De Almeida Milani, chercheuse postdoctorale au sein du groupe HAT et à l’Université technique de Delft.