Un chantier tel un éléphant dans un magasin de porcelaine

2025 EPFL/ A.Herzog - CC-BY-SA 4.0

2025 EPFL/ A.Herzog - CC-BY-SA 4.0

Débutée en juillet 2025, la partie démolition du projet Double Deck s’est achevée à l’automne. Retour sur cette phase, qui a présenté des défis inédits, tant sur le plan technique qu’organisationnel.


Si les chantiers se sont succédé ces vingt dernières années à l’EPFL, celui du projet Double Deck se distingue à plusieurs titres. Il concerne le cœur même du campus, l’Esplanade, point de repère majeur pour les usagers et usagères du campus lausannois. De plus, il s’adosse à plusieurs bâtiments existants abritant des laboratoires et des auditoires. À cela s’ajoute la démolition d’un ancien abri de protection civile. Et le tout devait être mené en garantissant les meilleures conditions possibles pour les activités de recherche et la rentrée universitaire, marquée dès septembre par le retour de plusieurs milliers d’étudiantes et d’étudiants. En résumé, Double Deck, c’est un peu comme faire passer un éléphant dans un magasin de porcelaine…

Prévu sur quatre ans, de l’été 2025 à l’été 2029, le projet Double Deck vise à répondre à l’évolution des besoins en matière de formation. Entre 2017 et 2025, le nombre d’étudiantes et d’étudiants est passé d’un peu plus de 10’000 à 14’000, exerçant une pression constante sur les salles de cours et les espaces de travail.

« Sur la base d’études d’occupation de nos espaces, il a été établi que cette pression est la plus forte au niveau des salles d’enseignement de 200 places et plus, relève Franco Vigliotti, directeur du domaine Développement et construction (VPO). La formule retenue en concertation avec la Vice-présidence académique (VPA) a donc été celle de grands auditoires modulables allant jusqu’à 500 places.» Parallèlement, les méthodes d’enseignement ont profondément évolué avec la numérisation, les cours à distance et le travail collaboratif en classes, conduisant à repenser la forme et les moyens didactiques disponibles dans ces nouveaux espaces.

« Les salles actuelles ont été conçues dans les années 1980 pour un modèle ex cathedra, qui ne correspond plus aux pratiques actuelles, explique Roland Tormey, chef du Centre d’appui à l’enseignement de l’EPFL. Maintenant, les étudiants travaillent davantage en petits groupes, discutent, font des recherches en ligne. Le bruit causé par ces discussions dans des espaces conçus pour un seul intervenant devient un enjeu majeur. » Conçu par l’architecte Dominique Perrault, le projet comprend la construction d’un nouveau bâtiment et la rénovation de la Coupole. Il offrira 1’500 nouvelles places en auditoires et 600 espaces de travail, dans des locaux flexibles, modulables et adaptés à l’apprentissage d’aujourd’hui.

Pâte à modeler

Ce chantier d’envergure présentait plusieurs particularités d’un point de vue de l’ingénierie. La première est la nature même du terrain, comme l’explique Scott Favre, responsable d’unité chez De Cérenville Géotechnique, une entreprise qui a l’habitude de travailler sur les chantiers de l’École : « L’EPFL est située sur une couche géologique composée de dépôts lacustres. Ce sont des sables imbibés d’eau d’écoulement, qui réagissent comme de la pâte à modeler, expliquant qu’une grande partie des bâtiments du campus sont construits sur pieux de béton. Pour Double Deck, nous avons fait beaucoup de modélisations pour essayer de trouver une solution moins chère et plus écologique, et il a été décidé de miser plutôt sur le tassement. »

L’ArtLab / EPFL Pavilions est un autre élément délicat. Ce bâtiment tout en longueur, dépourvu de sous-sol et conçu en bois et avec de grandes parois de verre, est particulièrement sensible aux vibrations et tassements. Pour assurer sa stabilité, des travaux spéciaux ont donc été nécessaires, que décrit Verena Pierret, ingénieure civile au Bureau -T- : « Nous avons fait un sous-œuvre en jetting, soit fabriqué un socle en injectant un mélange de ciment et d’eau en profondeur – ici jusqu’à onze mètres ! Nous n’avons pas eu besoin de le faire du côté du bâtiment CO, ancré sur pieux. Même si c’est plus impressionnant à voir, excaver entre les piliers est moins risqué. »

Enfin, la démolition d’un ancien abri de protection civile, dont les murs de béton mesuraient jusqu’à 70 cm d’épaisseur a été également l’un des moments clés de cette phase du projet.

Beaucoup de craintes, peu de plaintes

Si le bien-fondé d’un tel projet est largement reconnu, la perspective d’un tel chantier a suscité de fortes craintes avant son démarrage. Beaucoup, parmi les scientifiques, craignaient que leur matériel de précision ne se dérègle ou ne se brise sous le coup de vibrations répétées, que la poussière ne s’infiltre dans les labos, anéantissant des expériences délicates, que le bruit ne rende la tenue des cours impossible, que les perturbations n’affectent la reproduction des rongeurs de l’animalerie, ou encore que la disparition des 160 places du parking de l’Esplanade ne leur rende la vie trop compliquée.

« Les premières réactions étaient souvent d’imaginer qu’ils et elles ne pourraient tout simplement plus continuer les recherches ni travailler, que tout devrait s’arrêter pendant des mois », raconte Pierre Gerster, chef du Service des constructions à l’EPFL.

Les responsables de l’organisation du chantier ont pris ces appréhensions extrêmement au sérieux. « Ces craintes étaient légitimes et avaient surtout besoin de réponses, de réassurance, explique Frédéric Rauss, responsable de la communication interne de l'EPFL. Nous avons donc mis l’accent sur l’information très en amont. »

Des séances ont été organisées régulièrement pour tenir la communauté au courant et répondre aux questions. Un canal d’informations dédié au chantier a été créé sur le site web et un email mis à dispo pour être contacté en tout temps. Un service de «météo», décrivant les nuances potentielles à venir, permettant ainsi d’anticiper et mieux planifier le travail, a été proposé. Une quinzaine de capteurs de vibrations ont également été installés dans les endroits les plus sensibles.

« Mais il reste toujours une part d’incertitude, précise Pierre Gerster. Anticiper exactement comment le bruit et les vibrations vont se propager est extrêmement difficile. » Verena Pierret le confirme : « Ce sont des ondes mesurées au millimètre par seconde, qui dépendent de très nombreux paramètres : l’amortissement du milieu, les matériaux en présence, leur géométrie, leur rigidité, la densité de la terre autour et, indirectement, des conditions environnementales comme l’humidité du sol. »

Les dispositions prises en amont ont payé. « Un très large éventail de mesures d’accompagnement et de moyens a été mise en place pour tranquilliser la communauté, résume Marta Paternain, cheffe de projet au service des constructions. Et finalement, nous n’avons reçu que très peu de plaintes sur toute cette phase de chantier, qui ne concernaient que des problèmes plutôt mineurs. »

Dès les travaux lancés, l’autre défi était de respecter le timing. Car, pour satisfaire les besoins des différentes catégories d’usagers du campus, un chef-d’œuvre de coordination a dû être mis en place. « Le chantier a démarré juste après les examens, commente Pierre Gerster. Il s’agissait de profiter au maximum des mois d’été pour avancer, afin d’être sortis des plus fortes nuisances pour la rentrée. Or, cela ne se fait pas de manière linéaire, il y a un enchaînement d’étapes : démolir un bout, puis faire des travaux de soutènement, puis démolir une autre partie, etc. Mais l’entreprise Orllati, mandatée pour ces travaux, s’est pleinement impliquée, prolongeant ses horaires et intervenant même certains samedis lorsque nécessaire. »

Préserver les activités académiques et de recherche

La priorité était surtout de ménager autant que possible les activités et le calendrier académique. Des études ont été menées en amont pour repérer les lieux et moments présentant les plus grands risques pour l’enseignement et l’apprentissage. « Lorsqu’on fait un travail de bureau, le bruit est plus tolérable, raconte Roland Tormey. En revanche, suivre un cours demande une grande concentration, de pouvoir entendre, de prendre des notes, et cela est beaucoup plus difficile en présence de sons irréguliers et intempestifs. »

Ainsi, une zone rouge a été définie, au sein de laquelle des salles ont été décrétées inutilisables. Douze d’entre elles, dont un grand auditoire et deux moyens, ont été fermées, soit 8% des disponibilités du campus. Dans une zone orange, d’autres salles n’étaient fermées que certains jours.

« Tout cela a engendré des discussions animées avec les équipes académiques, et demandé beaucoup de coordination, raconte le spécialiste. Il a notamment été décidé de prioriser l’accès des cours en présentiel aux étudiants et étudiantes de 1ère année, car c’est un moment particulièrement délicat du cursus à l’EPFL. Le contact avec les enseignants et enseignantes est crucial pour établir les bonnes méthodes de travail et s’intégrer à la structure des études. Sans oublier le besoin de tisser rapidement des liens avec les pairs. » Des mesures ont également été prises pour les autres années, qui ne pouvaient suivre certains cours sur le campus, faute de place. Des supports ont été mis à disposition des enseignants et enseignantes, notamment via la MOOC Factory, service permettant de proposer ses cours en ligne.

« Grâce à ces mesures, tout le monde a pu s’adapter avec bienveillance et flexibilité », conclut Roland Tormey. Et de rappeler qu’au-delà du chantier, Double Deck témoigne avant tout de l’engagement de l’EPFL en faveur de l’enseignement et rappelle que les étudiantes et étudiants demeurent au cœur de sa mission.


Auteur: Sarah Perrin

Source: EPFL

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