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07.12.17 - En s’appuyant sur le cas de l’Ouest lausannois, des chercheurs de l’EPFL ont relevé les points-clés assurant un développement durable à une zone proche d’un centre-ville. Ils réunissent les résultats de leur analyse dans un ouvrage.

L’ouvrage Suburban polarity regroupe les résultats de différents travaux d'enseignement et de recherche initiés par le Laboratoire d’architecture et technologies durables (LAST), dirigé par Emmanuel Rey. Parmi ceux-ci se trouvent neuf projets d’étudiants ayant suivi les ateliers intitulés SUBURBAN LANDSCAPE, en 2014-2015, et SUBURBAN POLARITY, en 2015-2016. Par une approche se situant à différentes échelles d'intervention - du projet urbain jusqu’au détail constructif - près de 75 étudiants en architecture ont ainsi œuvré en interaction avec un équipe d’enseignants et d’experts pour analyser, explorer et expérimenter les enjeux propres à la création de nouvelles polarités suburbaines dans une perspective de durabilité. Leurs travaux s’appuient sur la région de l’Ouest lausannois, en plein essor. Explications d’Emmanuel Rey.

En quoi l’Ouest lausannois possède-t-il un potentiel de développement stratégique, selon vos conclusions? Pourquoi l’avoir choisi comme objet d’étude?

Face aux multiples constats négatifs portés sur l’étalement urbain, un certain consensus s’est progressivement forgé pour promouvoir des stratégies permettant une densification à l'intérieur des tissus déjà urbanisés. La question dépasse le seul centre des villes pour concerner aujourd’hui de vastes territoires situés dans les couronnes d’agglomération, à l’instar de l’Ouest lausannois au sein de l’agglomération Lausanne-Morges. Au cœur de ces territoires hétérogènes, ni totalement urbains ni totalement campagnards, les sites localisés à proximité des transports publics - existants ou futurs - revêtent un enjeu stratégique particulier. Ils permettent d’envisager de nouvelles polarités à la fois denses, mixtes et interconnectées par une mobilité durable. Dans ce contexte, le site sur lequel portent les travaux rassemblés dans notre ouvrage Suburban polarity constitue un champ d’investigation particulièrement adapté à l’exploration des multiples enjeux induits par ce type de mutation suburbaine à proximité des transports publics. Localisé dans la commune de Crissier, le site accueille actuellement divers types d’espaces, dont la friche industrielle de l’ancienne Briqueterie, Tuilerie et Poterie de Renens (BTR), répartis sur une surface totale de l’ordre de 25 hectares. Il présente en outre l’atout stratégique de se situer à proximité immédiate d’un arrêt d’une nouvelle ligne de transports publics, qui reliera l’horizon 2025-2030 Bussigny à Lutry par des bus à haut niveau de service (BHNS), en passant par le centre de Lausanne à la hauteur de la Place St-François.

Quelles sont les pistes de développement esquissées par l’ouvrage?

Les différentes approches reflètent des prises de positions diversifiées par rapport à l’échelle des bâtiments, de la multitude d’éléments fragmentaires jusqu’aux déclinaisons de l’îlot ouvert, de l’implantation décalée de barres jusqu’à des références implicites aux mégastructures utopiques en vogue dans les années 1960-1970. Les visions développées révèlent également différentes attitudes par rapport à la pente qui caractérise le site. Tandis que certaines approches privilégient une implantation en terrasses, qui se traduit par un étagement des constructions, d’autres mettent explicitement en scène un contraste entre l’horizontalité du bâti et la topographie du lieu. Une analyse des multiples projets d’étudiants a permis d’identifier trois prises de position distinctes, correspondant à trois grandes attitudes architecturales envisageables pour créer une telle polarité suburbaine. Les visions sont ainsi regroupées selon trois catégories distinctes: celles qui s’organisent en générant une centralité, celles qui tendent à circonscrire le nouveau quartier par une limite spécifique et celles qui se caractérisent avant tout par l’activation d’un réseau dense d’espaces non bâtis. L’ouvrage présente de surcroît une évaluation comparative de neuf visions grâce à une méthodologie multicritère intitulée NEBIUS (Neighborhood-scale Evaluation to Benchmark the Integration of Urban Sustainability), développée au sein du Laboratoire d’architecture et technologies durables.

Quelles sont les erreurs que l’architecte ne doit pas commettre dans le cas d’un tel développement urbain?

Lors de la création d’une polarité suburbaine, il s’agit de développer des espaces de qualité, tant au niveau des bâtiments que des aménagements paysagers. Un soin particulier doit être apporté à l’intégration du projet architectural au site, aux connexions avec les secteurs avoisinants, notamment par des réseaux de mobilité douce, et à la mise en œuvre des nouveaux espaces publics et semi-publics. Pour éviter le caractère de «cités dortoirs», il est par ailleurs important que l’affectation de ces nouveaux quartiers présente une certaine mixité fonctionnelle et intègre également des activités. Pour autant, à l’échelle de l’agglomération, il s’agit d’éviter l’écueil d’une concurrence excessive avec le centre-ville et, dans une perspective de durabilité, de ne pas générer des flux excessifs en transport individuel motorisé. L’intégration de services spécialisés et de commerces de proximité pour le nouveau quartier, de même que la mise en place de certains espaces d’activités à caractère tertiaire ou artisanal, peut contribuer à trouver le bon équilibre. Il faut relever par ailleurs que la présence d’espaces pour des petites et moyennes entreprises artisanales ou industrielles qui ne produisent pas de nuisances particulières est très demandée dans les territoires suburbains.

Votre publication interroge également le rôle de l’architecte dans ce type de développement urbain. Quelle est sa place, selon vos conclusions, ses défis et sa marche de manœuvre, dans les années à venir?

Dans un contexte caractérisé par la densification urbaine, renforcé par la récente révision de la Loi sur l’aménagement du territoire (LAT), la création de cadres bâtis conciliant densité et qualité de vie est un enjeu incontournable. Pour ces nouveaux ensembles bâtis, il s’agit pour l’architecte d’intégrer de multiples logiques sectorielles à des visions spatiales cohérentes et de répondre simultanément à de multiples défis d’ordre qualitatif tels que la morphologie urbaine, l’articulation entre espaces bâtis et paysagers, la continuité des espaces publics, la production de typologies inventives pour les logements, l’efficience énergétique ou encore la gestion d’enjeux liés à une haute qualité environnementale. Par leur situation distincte tant des centres-villes que des campagnes périurbaines, ces sites font de surcroît émerger des enjeux très spécifiques pour le projet architectural, liés notamment à la prise en compte d’une confrontation à des paysages particulièrement hétérogènes ou à la manière de repenser les modalités d'articulation entre des espaces à caractère plutôt urbain, agricoles ou naturels. C’est grâce à une identité architecturale forte que ces polarités seront à même de contribuer à structurer les paysages de la ville diffuse et de générer de nouvelles entités à haute qualité de vie. Compte tenu de ces multiples enjeux, le projet architectural fait appel ici à des recettes innovantes et exploratoires - faites d’invention, d’hybridation et de transposition - pour mieux composer avec les ingrédients locaux du territoire et intégrer des notions devenues aujourd’hui essentielles, comme la gestion durable des ressources, la qualité d’usage ou encore l’intensité urbaine.


Référence

Suburban Polarity, Emmanuel Rey (Ed.), préface d’André de Herde, contributions de Marilyne Andersen, Pierre Feddersen, Frédéric Frank, Vincent Kaufmann, Sophie Lufkin, Giuseppe Peronato, Parag Rastogi, Emmanuel Rey et Arnaud Thuillard, Presses polytechniques et universitaires romandes, décembre 2017.

Auteur:ENAC Communication Source:ENAC | Environnement Naturel, Architectural et Construit
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