« Nous les femmes, nous sommes là et nous comptons »

Marijn van der Meer, présidente de Polyquity © Alain Herzog / 2021 EPFL

Marijn van der Meer, présidente de Polyquity © Alain Herzog / 2021 EPFL

Marijn van der Meer, présidente de la comission Polyquity, se bat quotidiennement contre le sexisme. Pour la Journée internationale des droits des femmes, elle a accepté de revenir sur son parcours d’activiste féministe et d’étudiante à l’EPFL.


Elle arrive avec ses lunettes de soleil sur le nez, se recoiffe au hasard et prend la pose pour la photo, comme si elle l’avait toujours fait. Derrière sa supposée nonchalance, Marijn van der Meer est une battante. Une Wonder Woman qui inspire force et courage. Étudiante en science des données et présidente de la comission Polyquity, Marijn van der Meer a fait de la lutte contre le sexisme et le harcèlement sexuel son cheval de bataille. Pour la Journée internationale des droits des femmes, elle a accepté de témoigner pour « que les choses changent enfin ».

« Nous sommes des proies »

Marijn a depuis toujours baigné dans l’univers de la science. C’est donc encouragée par son entourage qu’elle entreprend ses études à l’EPFL en sciences de la vie. « C’était un bon compromis entre la chimie et la biologie, car je ne parvenais pas à me décider », se souvient-elle. Mais, avant même d’arriver sur le campus, on la met en garde sur le sexisme qui y règne. Durant ses études, elle subit du sexisme ordinaire de la part d’assistants et d’étudiants, des violences sexuelles lors de fêtes organisées sur le campus. Elle raconte que pendant son Bachelor en sciences de la vie, des étudiants s’inscrivaient comme assistants au cours de programmation « juste pour choper ». Le climat se détériore au moment où elle intègre la faculté d’informatique et de communication pour suivre un Master en science des données. « Lors de certaines séances d’exercices, des assistants se moquent de nos questions, comme si elles étaient ridicules et illégitimes. Lors de projets, on doit s’imposer et travailler deux fois plus pour être prise au sérieux. Certains nous font sentir qu’on n’a rien à faire là. Les femmes sont au courant et averties de ce qui se passe sur le campus. Ceux qui disent ne pas savoir sont aveugles », affirme-t-elle. 

L’étudiante se rend rapidement compte qu’elle n’est pas la seule à constater ce sexisme ambiant. Ses amies lui confient aussi les agressions qu’elles subissent au quotidien. « Sur le campus, nous sommes des proies. J’ai connaissance d’étudiantes qui vont arrêter leurs études parce qu'elles ont été harcelées, agressées, ou parce que leurs compétences ont été dénigrées. C’est une perte incroyable de talent. »

Rhabiller la femme nue

En 2017, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Quand Marijn van der Meer découvre l’affiche du festival Balélec qui montre une femme nue de dos, c’en est trop. « Pour moi, cette image représentait l’ambiance générale qu’il y avait sur le campus et lors des fêtes étudiantes. Ce n’est pas normal que notre corps soit utilisé pour inviter les gens à participer ». Seule, elle décide d’imprimer des tee-shirts en papier au format de l’affiche. La nuit, elle rhabille toutes les femmes dénudées en leur collant un tee-shirt sur le dos. « Personne n’a su que c’était moi. J’ai toujours gardé le secret. Les organisateurs du festival ont été agacés par ma campagne puisqu’ils s’efforçaient d’enlever les tee-shirts. Mais le soir venu, j’allais les recoller », confie-t-elle avec un sourire aux lèvres. 

C’est à partir de ce moment-là que Marijn van der Meer se lance dans l’activisme féministe. Avec une dizaine d’autres étudiantes, elle fonde l’association Polyquity. Elle ouvre aussi un compte Instagram, « a_woman_in_tech », dans lequel elle publie des photos d’elle en train d’étudier. « Je veux montrer qu’on peut être une femme normale et faire de la tech tout en brisant les clichés », affirme-t-elle. 

Dénoncer ? Jamais !

Pourquoi n’a-t-elle jamais dénoncé ce qui lui arrivait auprès de l’école ? Pour Marijn van der Meer, la réponse est simple. « Même aujourd’hui je n’irai pas déposer plainte car je ne me sentirais pas assez protégée et trop exposée. » Lorsque l’EPFL décide d’entamer une enquête disciplinaire contre un étudiant, assistant ou professeur pour des faits de sexisme ordinaire par exemple, l’école va informer cette personne pour la confronter aux faits. Dès lors, il y a un risque que la victime doive renoncer à son anonymat. Marijn van der Meer a aussi choisi, comme beaucoup d’autres étudiantes, de se taire pour ne pas compromettre ses études. « Les assistants nous connaissent, ils corrigent nos copies et parfois nos examens. Sans parler des étudiants que l’on côtoie tous les jours. »

Plus de 200 témoignages 

En décembre dernier, Polyquity publie des vidéos dans lesquelles plusieurs femmes et un homme dénoncent des cas de sexisme, de violences et de harcèlement sexuel qu’ils ont subi à l’EPFL. Marijn van der Meer fait partie des témoins. À visage découvert, et non sans gravité, elle révèle ce qu’elle a vécu. « En racontant mon histoire, je voulais que les autres femmes qui vivent, ou ont vécu, la même situation puissent se reconnaître, qu’elles sachent que ce n’est pas de leur faute, qu’elles ont le droit de partir et de dire non. » Depuis la sortie des vidéos, Polyquity a reçu plus de 200 témoignages. Marijn van der Meer les a tous lus. « Chacun d’eux me bouleverse. Mentalement, cela me coûte beaucoup », avoue-t-elle à demi-mot. C’est un brin découragée qu’elle admet que la solution doit venir de l’EPFL et qu’il faut maintenant attendre. « Des choses sont en train de se mettre en place, mais c’est lent et j’ai peur que ça soit insuffisant. J’ai l’impression que désormais toutes ces femmes comptent sur nous face à ce problème systémique.» 

« Être une chercheuse »

À 25 ans, la jeune femme, qui rêve de devenir professeure en informatique, entrevoit des solutions pour lutter contre le climat sexiste qui règne à l’EPFL. « Si le quota de femmes à l’EPFL augmentait, on se sentirait rassurée quant à notre place sur le campus. » Les portraits des professeurs qui trônent à l’entrée du bâtiment principal de la faculté d’informatique et de communication lui rappellent chaque jour que le combat est loin d’être gagné. « Il y a si peu de femmes parmi ces portraits. Pour moi, c’est un signe supplémentaire que nous ne sommes pas les bienvenues », déclare l’étudiante. Néanmoins, une professeure l’a conforté dans son choix d’étude. Il s’agit de Jamila Sam. « Elle m’a montré que c’était possible d’être une chercheuse. Il n’y a pas besoin d’être militante pour encourager les femmes à suivre une carrière scientifique. Il suffit de montrer que nous les femmes, nous sommes là et que nous comptons. »


Author: Valérie Geneux
Source: People