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Marcher: de la santé individuelle à la mobilité durable

Les «grands marcheurs» pourraient être inspirants pour des politiques publiques. © istock

Les «grands marcheurs» pourraient être inspirants pour des politiques publiques. © istock

Dans sa thèse, Derek Christie a étudié les personnes qui marchent plus d’une heure chaque jour dans l’espace public. Une population de «grands marcheurs» négligée par la recherche qui pourrait cependant être inspirante pour des politiques publiques.

Des assureurs maladie offrent une carotte à qui cumule 10'000 pas par jour, ce qui correspond à environ 7 kilomètres et plus d’une heure de marche à l'extérieur, en sus des pas à l'intérieur des bâtiments. Pour la plupart de gens, il n’est toutefois pas simple de caser ce temps de marche – même s’il peut se répartir en tranches de 10 à 30 minutes – dans un emploi du temps déjà à flux tendus. Pour sa thèse, Derek Christie, chercheur au Laboratoire de sociologie urbaine, a rencontré 70 de ces grands marcheurs, hommes et femmes, dans la région lémanique. Comment s’organisent-ils? Quels bénéfices en retirent-ils? Quelles sont leurs motivations? Cette habitude peut-elle conduire à un changement des pratiques de mobilité? 

La thèse, présentée le 20 avril 2018, montre d’abord que la marche fréquente paraît accessible à la plupart des personnes n’étant pas dans une situation de handicap. Il suffit d’un peu d’organisation et de beaucoup de motivation au départ, puis on peut entrer dans une routine où la marche fait partie de son quotidien. Une majorité des personnes interrogées a vécu un événement déclencheur ou une période de "conversion", comparable à celles qui cessent de fumer. Souvent, l’utilisation d’un podomètre – mécanique ou sur téléphone portable – a joué ce rôle déclencheur. D’autres sont la marche nordique, des soucis de santé (notamment cardiovasculaires) ou la volonté de perdre du poids.

Une recherche de bien-être, tout simplement

Une fois le changement effectué, la plupart des grands marcheurs trouvent aisé de maintenir leur comportement pendant des mois d’affilée, sans se laisser décourager par la météo par exemple. Leur motivation pour continuer la marche régulière reste principalement le plaisir de marcher, tout simplement. Plutôt que de santé au sens strictement biomédical, la plupart des personnes participant à l’étude préfèrent parler de bien-être.

Au total, 74 volontaires ont participé à la recherche, qui comportait 41 entretiens semi-directifs enregistrés ainsi que 48 suivis par GPS, au moyen d’un capteur porté dans la poche et non connecté à internet. Certaines personnes ont participé aux entretiens et aux suivis GPS, d’autres à seulement l’une de ces deux phases de la recherche. Une troisième phase, incluant des tests médicaux effectués en partenariat avec le Bus Santé du canton de Genève, a concerné 27 volontaires. Cette collaboration avec l’Unité d'épidémiologie populationnelle des Hôpitaux Universitaires de Genève a permis de poser les bases d’une étude plus ambitieuse qui aura lieu ultérieurement. Son but sera de déterminer le rapport entre la marche fréquente et la glycémie, le cholestérol total, la pression sanguine, le rythme cardiaque au repos, l’indice de masse corporel et le rapport taille-hanches.

Encouragements et obstacles

Des analyses croisées montrent par ailleurs que des stratégies telles que se lever plus tôt ou varier les parcours à l'aller et au retour sont fréquentes. La marche est favorisée – mais pas de manière décisive – par les parcs et espaces verts. Parmi les obstacles, on peut citer le trafic routier, les trottoirs étroits ou manquants, les feux trop lents, ainsi que l'exposition au bruit, à la pollution de l'air ou à la fumée de cigarette. Les motivations environnementales sont rarement mentionnées et le chercheur n'a trouvé aucune trace d'une communauté informelle de grands marcheurs. Ils ne se connaissent généralement pas entre eux et ont tendance à se couper du monde extérieur lors de la marche, opérant sur un mode socialement fermé. Un esprit individuel plutôt que collectif émerge très clairement de l'analyse.

Enfin, la thèse posait la question de savoir si ces personnes pourraient constituer une population pionnière, susceptible d'inspirer un basculement du système de mobilité vers un modèle plus sain et durable, basé sur la marche. La réponse est que la plupart de ces personnes cherchent plutôt le calme et la discrétion, et ont donc peu de chances de déclencher une "révolution" associée à la marche fréquente. Mais le scientifique de conclure: «Les pouvoirs publics, ainsi que le secteur privé et le secteur associatif, peuvent apprendre beaucoup de ces pionniers de la marche fréquente. A l'avenir, on pourra travailler sur les déclencheurs, ainsi que les éléments à mettre en place dans l'espace public pour que les gens puissent maintenir ce comportement dans la durée. Avec des bénéfices tant pour la santé des marcheurs que pour la mobilité et l’environnement en général.»

Financement

Swiss National Research Foundation (SNF)