« La cartographie est un dialecte visuel en constante évolution »

© 2026 EPFL/Alain Herzog

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Que peuvent nous apprendre des centaines de milliers de cartes historiques sur le pouvoir, la culture et la diffusion des idées ? Dans le cadre de ses recherches doctorales, Rémi Petitpierre, du groupe de recherche Time Machine Unit (TMU) de l'EPFL, explore la manière dont les cartes et les langages visuels qui les sous-tendent ont évolué au fil des siècles.

Pouvez-vous nous expliquer votre recherche intitulée « Studying maps at scale » (Étudier les cartes à l'échelle) ?

Ma thèse porte sur les dynamiques historiques et culturelles de l'évolution de la cartographie. Elle met en œuvre des approches numériques à grande échelle pour étudier le patrimoine cartographique à travers la modélisation et la visualisation. L'objectif est de compléter le travail des historiens qui examinent les cartes avec une approche qualitative et individuelle, en s'intéressant plutôt à l'histoire de la cartographie à l'aide de méthodes informatiques et en prenant en compte plusieurs centaines de milliers de cartes.

Cette approche quantitative permet de vérifier certaines hypothèses formulées par les chercheurs en sciences humaines. Par exemple, on soupçonne depuis longtemps que ceux qui contrôlent la production cartographique définissent non seulement la manière dont le monde est représenté, mais aussi la manière dont il est compris. Cependant, comment une telle hypothèse peut-elle être démontrée empiriquement ? En analysant un corpus mondial couvrant six siècles, ma thèse met en évidence la dépendance structurelle entre la production cartographique des puissances européennes et le développement économique des colonies.

La deuxième partie de ma thèse porte sur la manière dont les connaissances et les pratiques cartographiques se sont historiquement diffusées. Je retrace par exemple comment les conventions visuelles évoluent et se transmettent d'une ville à l'autre, ou d'un cartographe à l'autre. Qu'est-ce qui pousse les gens à commencer soudainement à utiliser un symbole particulier plutôt qu'un autre ? Mes recherches montrent que cette évolution n'est ni linéaire ni basée sur un progrès déterminé. Les cartes évoluent sous la pression de multiples facteurs : les développements techniques, bien sûr, mais aussi les pressions économiques, les conventions culturelles, les considérations esthétiques, la fonction et les contraintes matérielles, telles que la disponibilité de certains pigments. Ainsi, la cartographie se façonne lentement, comme un dialecte visuel en constante évolution.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans votre domaine de recherche ? À quoi sert-il ?

Au-delà des implications spécifiques pour l'histoire de la cartographie, mes recherches soutiennent que la théorie socioculturelle, qui tend à interpréter les cartes comme un discours et les événements comme des expressions des relations entre pouvoir et savoir, peut également être démontrée à travers des approches empiriques telles que celles utilisées dans les sciences naturelles. Dans le contexte actuel où les sciences, qu’il s'agisse des sciences naturelles ou des sciences sociales, font face à un scepticisme croissant, il est essentiel de renforcer les liens entre les disciplines. Il n'y a pas d'un côté les sciences « dures » et de l'autre les sciences « douces ». Les deux domaines sont liés, et en affaiblir un sape les fondements de toute création de connaissances.

En ce sens, la cartographie n'est qu'un prisme à travers lequel nous pouvons étudier les dynamiques culturelles et comprendre comment et pourquoi les pratiques et les conventions changent et se répandent à travers différents lieux et différentes époques. L'étude de ces processus est nécessaire pour relever les défis du XXIe siècle.

Comment avez-vous mené vos recherches ?

Lorsque j'ai commencé à travailler sur les cartes en 2019, ce domaine était encore une terra incognita. Non seulement les efforts de numérisation des collections cartographiques étaient encore assez limités, mais nous ne savions pas comment les exploiter ni comment reconnaître les informations cartographiques à grande échelle. Nous avons été parmi les tout premiers à publier un article sur la reconnaissance cartographique à l'aide des technologies modernes.

À partir de là, mon travail a principalement consisté à trouver des méthodes pour explorer cette vaste discipline. Cela a nécessité de la persévérance, des essais et des erreurs, mais surtout beaucoup de créativité. Mon approche était avant tout exploratoire. Et même aujourd'hui, nous n'avons fait qu'effleurer la surface du potentiel que recèlent ces données fascinantes. Il reste encore beaucoup à découvrir.

Pourquoi avez-vous décidé de faire un doctorat en humanités digitales ?

Je pense que le grand atout des humanités numériques est de nous permettre de réfléchir et d'aller au-delà des frontières disciplinaires traditionnelles. Nous avons cette communauté, mais elle n'est pas définie par une convergence des thèmes de recherche. Même au sein d'un même laboratoire, nos projets de recherche ne se recoupent que très peu.

Le monde universitaire a tendance à valoriser la mobilité physique des chercheurs, mais je considère que la mobilité disciplinaire est peut-être encore plus importante. Être constamment confronté à des questions, des sujets et des perspectives très différents peut être inconfortable et déstabilisant, mais cela oblige les étudiants et les chercheurs en humanités numériques à rester adaptables, curieux et polyvalents.

Quels sont vos projets maintenant que vous avez obtenu votre doctorat ?

Je vais poursuivre un post-doctorat à l'EPFL pendant deux ans supplémentaires, financé en partie par un projet Horizon Europe. Je partagerai mon temps entre l'enseignement et le développement d'outils en libre accès pour l'analyse cartographique et la géographie historique. Je suis enthousiaste à l'idée de repousser les limites du savoir, d'élucider les mécanismes de l'évolution culturelle et d'étudier, à travers le prisme des cartes historiques, la manière dont les territoires eux-mêmes changent au fil du temps.

Qu'aimez-vous faire pendant votre temps libre ?

J'aime explorer des espaces conceptuels, mais j'aime aussi voyager dans le monde réel. Je passe la plupart de mes vacances à voyager en train à travers l'Europe, à visiter des villes historiques et à faire des randonnées pour découvrir de nouveaux paysages. J'aime aussi cuisiner, lire des livres et jouer à des jeux vidéo.


Auteur: Stephanie Parker

Source: Culture et humanités

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