«Jamais je n'aurais cru devenir un jour professeur à l'EPFL»

Jeremy Luterbacher, meilleur enseignant 2025 de la Section chimie et génie chimique. 2026 EPFL/Alain Herzog - CC-BY-SA 4.0
Jeremy Luterbacher a l’audace de sa mère américaine et la rigueur de son père suisse. À la fois chercheur et entrepreneur, le meilleur enseignant 2025 de la Section chimie et génie chimique de l’EPFL encourage ses étudiantes et étudiants à changer le monde.
Certains étudiants et étudiantes se prennent une claque en arrivant à l’EPFL. Alors qu’au gymnase, ils avaient obtenu d’excellents résultats dans les branches scientifiques, leurs notes dégringolent subitement. Jeremy Luterbacher a fait l’expérience inverse: lorsqu’il a intégré le Poly, il a tout à coup fait de très bonnes notes. «Étudier ici me faisait un peu peur donc au début, j’ai bossé comme un fou», admet en riant celui qui a été désigné meilleur enseignant 2025 de la Section chimie et génie chimique de l’EPFL.
Dans la foulée, le jeune homme s’est mis à avoir de l’ambition. «Certes, me lancer dans des études de chimie était une évidence en fin de gymnase. Mais si quelqu’un m’avait dit qu’un jour je deviendrais professeur à l’EPFL, je ne l’aurais pas cru», lâche sans fausse modestie le responsable du Laboratoire des procédés durables et catalytiques (LPDC). Il rappelle que dans les milieux académiques, «la compétition est énorme».
Du grec ancien à la chimie
Vue de l’extérieur, au contraire, la voie de Jeremy Luterbacher semblait toute tracée, ses deux parents étant professeurs à l’Université. Leur orientation académique, plutôt littéraire classique, n’a d’ailleurs pas été sans influence sur le parcours de leur fils. À l’école secondaire de Gland, l’adolescent opte pour la filière latin-grec. Ce n’est qu’au gymnase, fréquenté à Nyon, qu’il fait le grand saut dans les sciences, en choisissant un focus biologie-chimie. «Tout en maintenant l’étude du latin», ajoute-t-il.
Grâce notamment à un enseignant «doué et sympa», le jeune homme se découvre une passion - et de la facilité! – pour la chimie. «L’un des éléments qui m’ont beaucoup aidé à apprivoiser cette branche, c’est ma tendance à visualiser les choses mentalement, rapporte-t-il. Si on transforme dans sa tête un problème chimique en dessin animé, cela le rend souvent plus facile à comprendre et à résoudre.»
Un prix vert pétant
C’est en 2002 que le bachelier rejoint l’EPFL, qui lui décernera cinq ans plus tard un Master en génie chimique. Son travail de fin d’études, ce binational, américain par sa mère, a la possibilité de l’effectuer au prestigieux MIT. «Mon professeur quittait le MIT pour la Cornell University. Je l’ai suivi pour y faire ma thèse sur la transformation des plantes en carburant.» S’ajoute un post-doc à la University of Wisconsin-Madison.
En 2014, le docteur en génie chimique ressort son passeport rouge à croix blanche, traverse l’océan et revient à l’EPFL, en tant que professeur associé. Un an plus tard, il cofonde l’entreprise TreaTech, une cleantech spécialisée dans le traitement des déchets. En 2017, Jeremy Luterbacher participe à la création d’une seconde start-up, Bloom Biorenewables. Cette dernière a élaboré une technologie basée sur la biomasse, qui permet d’offrir une alternative renouvelable à de nombreux produits chimiques issus des ressources fossiles.
Tout comme les activités des sociétés qu’il a fondées, celles du laboratoire que pilote le chercheur sont axées sur la chimie verte et durable, qui tente de réduire l’impact environnemental lors de la création de nouvelles molécules. Autant d’efforts qui ne sont pas passés inaperçus du côté de la Société suisse de chimie: en 2025, elle a attribué son «Green & Sustainable Chemistry Award» au professeur pour ses travaux novateurs sur la dépolymérisation de la lignine à partir de la biomasse.
Hall d’entrée versus stade de foot
Lorsqu’on demande à ce chercheur passionné et engagé si l’enseignement n’est pas de trop dans un agenda qui semble déjà bien chargé, il répond honnêtement: «Dégager du temps pour préparer mes cours en plus de la gestion du laboratoire est un vrai défi. Mais une fois devant les étudiantes et étudiants, j’oublie vite ce stress, car ce sont vraiment de chouettes moments!»
Sans surprise, le professeur commence généralement par transmettre à son auditoire le tuyau qui l’avait tant aidé des années plus tôt: la visualisation mentale. Encore faut-il en maîtriser les codes. «Tenter de comprendre certaines échelles chimiques purement avec des chiffres, ce n’est pas évident. Mais se représenter les effets de confinement dans les réactions chimiques en s’imaginant dans son hall d’entrée versus dans le Stade de France, c’est déjà beaucoup plus parlant.»
L’art délicat de la concentration
À quoi ressemblent-ils, les cours de Jeremy Luterbacher? «J’aime bien combiner l’enseignement classique et moderne.» Il lui arrive ainsi de donner un cours entier au tableau noir, basé sur un livre à lire en amont. Mais les jeunes femmes et hommes sont aussi invités à travailler sur des projets et à pratiquer l’autoapprentissage.
Si le professeur se sert volontiers des nouvelles technologiques à des fins didactiques, il met néanmoins en garde: «Les outils actuels sont parfaits pour les bons étudiants et étudiantes; ils leur permettent d’exceller encore plus.» Par contre, celles et ceux qui ont moins de facilité à se concentrer «peuvent vite être dépassés.» Il précise avec un clin d’œil: «Mieux vaut qu’ils soient enfermés avec moi dans une salle de classe plutôt que d’être à la maison, avec des tentations du genre TikTok…» Selon le responsable du LPDC, «actuellement, la faculté de concentration des jeunes doit vraiment être protégée».
Accepter une part de risque
À l’image de nombreux autres enseignants et enseignantes de l’EPFL, toutes sections confondues, Jeremy Luterbacher constate qu’il existe un vrai fossé entre les étudiantes et étudiants qui ont de la facilité et celles et ceux qui, à l’inverse, ont des difficultés. «Notre rôle de prof’, c’est d’être là pour les deux: aider les mauvais à s’améliorer, aider les bons à changer le monde.»
Changer le monde, vraiment? «Il ne faut pas sous-estimer l’impact que peuvent avoir certaines personnes sur notre société et notre planète, que ce soit par chance et/ou grâce à leur talent!» Le chercheur et entrepreneur en est persuadé: «Il faut les soutenir en encourageant l’audace, comme c’est le cas à Stanford ou au MIT.» Jeremy Luterbacher en convient, «cela implique de faire confiance et d’accepter une part de risque». Or, «ce n'est pas franchement dans l’ADN helvétique».