Éviter l'emballement technologique pour ménager les ressources

Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des ressources naturelles était l'invité de la cérémonie du Grand Témoin 2026. © 2026 EPFL/Gabriel Papaux

Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des ressources naturelles était l'invité de la cérémonie du Grand Témoin 2026. © 2026 EPFL/Gabriel Papaux

La cérémonie du Grand Témoin ouvre chaque année le Programme d’enseignement en sciences humaines et sociales. Invité de cette édition, Philippe Bihouix, ingénieur et auteur, a amené plus de 1500 étudiantes et étudiants, à se questionner sur la croissance, l’usage des ressources et la course technologique.


Quelle est la valeur à la sortie de la mine des matières premières contenues dans un smartphone ? « Trois euros », assène Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des ressources minérales, auteur et directeur du groupe AREP. Autant dire que le retour sur investissement n’incite pas à trouver un moyen de recycler cet objet contenant une quarantaine de métaux. Invité à l’EPFL dans le cadre de la cérémonie du Grand Témoin et interviewé par la journaliste de la RTS Anne Laure Gannac, Philippe Bihouix a interrogé l’usage des ressources dans les objets du quotidien et le rôle que joue l’ingénierie dans cette question de durabilité.

« Plus les objets sont high tech, plus ils sont éloignés de l’économie circulaire. La manière dont nous concevons les objets et dont nous les utilisons ne permet pas de faire du recyclage correct. Les métaux sont rarement utilisés sous leur forme pure mais sous forme d’alliages, ce qui complique fortement leur recyclage. Les études scientifiques s’accordent à dire que la moitié des métaux (sur environ 60) ont un taux de recyclage mondial inférieur à 1%. Si les ressources minérales ne constituent pas une limite planétaire, nous sommes rattrapés par ces limites, car leur extraction consomme de plus en plus d’énergies fossiles », détaille l’auteur de la BD « Ressources, un défi pour l’humanité ».

Plus les objets sont high tech, plus ils sont éloignés de l’économie circulaire. La manière dont nous concevons les objets et dont nous les utilisons ne permet pas de faire du recyclage correct.

Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des ressources minérales, auteur et directeur du groupe AREP

La boussole de l’ingénieur·e

Rendez-vous du début du semestre de printemps, la cérémonie du Grand Témoin ouvre le Programme d’enseignement en sciences humaines et sociales (SHS), et lance le cours sur la durabilité adressé à tous les étudiants et étudiantes de 1ère année Bachelor. Chaque année, une personnalité engagée sur les enjeux environnementaux intervient dans cet événement durant lequel sont aussi remis les prix SHS (lire ci-dessous et l'interview avec le vainqueur du prix SHS).

Pour contribuer positivement au changement du monde, il faut d’abord le comprendre. La compréhension de l’humain doit être la boussole de l’ingénieur·e.

Rudolf Mahrer, directeur du programme SHS et professeur à l’EPFL et à l’Unil
Rudolf Mahrer © 2026 EPFL/Gabriel Papaux

« L’objectif du Programme SHS est d’abord d’initier les étudiantes et étudiants de l’EPFL aux sciences humaines pour qu’ils découvrent d’autres manières de construire du savoir et qu’ils prennent en compte le contexte humain, social et économique, relève Rudolf Mahrer, directeur du programme et professeur à l’EPFL et à l’Unil. Il est essentiel qu’ils soient en mesure de prendre en compte le contexte humain, social et économique de leurs futurs métiers. Nous renforçons aussi les compétences transversales, comme la communication, la créativité ou l’éthique. Dans les sections de l’EPFL, les étudiantes et étudiants apprennent comment faire : nous leur apprenons également à se demander pourquoi. Pour contribuer positivement au changement du monde, il faut d’abord le comprendre. La compréhension de l’humain doit être la boussole de l’ingénieur·e. »

Discernement technologique

Dans cette logique, le cours sur la durabilité vise à fournir un socle commun de connaissances, et à initier les étudiantes et étudiants à approcher les problèmes de manière systémique. « Nous voulons aussi montrer l’importance du discernement technologique. Avant de créer quelque chose, il faut réfléchir à son impact, à la durée de vie des composants utilisés, relève Jérôme Chappellaz, professeur à l’EPFL, directeur du laboratoire SENSE, glaciologue et responsable scientifique du cours. Nous souhaitons que les étudiantes et étudiants se questionnent sur le sens de leurs actions et pas uniquement au niveau économique. » Onze enseignantes et enseignants interviennent dans ce cours interdisciplinaire. « Cette année, pour donner de la cohérence, nous avons décidé de choisir un sujet principal, l’intelligence artificielle, et de le traiter sous différents angles en fonction de notre domaine d’expertise. »

Nous voulons aussi montrer l’importance du discernement technologique. Avant de créer quelque chose, il faut réfléchir à son impact, à la durée de vie des composants utilisés.

Jérôme Chappellaz, professeur à l’EPFL, directeur du laboratoire SENSE, glaciologue et responsable scientifique du cours commun durabilité
Jérôme Chappellaz © 2026 EPFL/Gabriel Papaux

Cet effet rebond qui poursuit l’humanité

L’IA qui s’immisce désormais partout, efficace mais si gourmande en énergie. « Le fait d’être plus efficace n’a jamais permis de consommer moins, c’est toute l’histoire technologique de l’humanité depuis deux siècles, relève Philippe Bihouix. L’effet rebond ou le paradoxe de Jevons poursuit l’humanité, on n’arrive pas à capturer les gains d’efficacité. Dans le domaine de l’aviation, on n’a jamais été aussi efficace, le coût CO2 par KM passager s’est écroulé. Mais cela a aussi permis l’essor de l’aviation low cost et la facture environnementale du domaine aérien ne fait qu’augmenter. C’est pourquoi les solutions ne peuvent pas être seulement techniques, elles doivent être socio-techniques. Elles embarquent forcément la question des usages. Quand on enrichit nos vies avec la technologie, on est dans un usage dispersif et définitif de ressources. »

Le fait d’être plus efficace n’a jamais permis de consommer moins, c’est toute l’histoire technologique de l’humanité depuis deux siècles. C’est pourquoi les solutions ne peuvent pas être seulement techniques, elles doivent être socio-techniques. Elles embarquent forcément la question des usages.

Philippe Bihouix, ingénieur spécialiste des ressources minérales, auteur et directeur du groupe AREP

Comment alors les futurs ingénieurs et ingénieures, scientifiques et architectes peuvent participer à la transformation de la société de manière durable ? Outre le juste dimensionnement des biens et un usage raisonné des ressources, Philippe Bihouix avance la sobriété systémique qui demande de « l’innovation organisationnelle ». « Si nous prenons l’exemple des télécoms, c’est la seule industrie de réseau dans laquelle on s’est permis d’avoir plusieurs réseaux en parallèle. On pourrait avoir un unique réseau d’accès, cela fonctionnerait très bien. » Oser prendre des risques, réfléchir à de nouvelles voies pour tendre à un monde plus durable en prenant en compte la question des ressources : tel est le message adressé par Philippe Bihouix aux étudiantes et étudiants. Car si un smartphone c’est seulement 3 euros de matières premières, son coût environnemental est bien plus élevé.

« Les cours SHS permettent d'élargir ses horizons »

La cérémonie du Grand Témoin est aussi l’occasion de remettre les prix SHS. Le prix SHS est décerné au meilleur travail de Master (lire l’interview du lauréat) et les prix des meilleurs posters du module de cours « Enjeux Mondiaux » récompensent les travaux d’étudiantes et étudiants en 2ème année de Bachelor. Quatorze posters ont reçu une distinction sur quelque 300 travaux. Une des équipes lauréates a présenté durant la cérémonie son poster intitulé « La sécheresse dans un village subsaharien : des effets aux solutions », et réalisé dans le cadre du cours « Changement climatique A : causes, impacts et enjeux ». Interview avec Ariane Bardy, Nils Bouvet, Leen Joujou et Eléna Pellier qui suivent leur deuxième année de Bachelor en physique à l’EPFL.

(De gauche à droite) Leen Joujou, Eléna Pellier, Ariane Bardy, Nils Bouvet.
© 2026 EPFL/Gabriel Papaux

Qu’est-ce que ce cours et la réalisation de votre travail vous ont apporté ?

Le cours nous a permis d’étoffer nos connaissances sur des sujets qu’on n’aborde pas forcément en physique. Le fait d’avoir plusieurs professeurs avec des approches différentes était vraiment enrichissant. Sur le plan personnel, le travail de groupe nous a appris à nous organiser avec des personnes aux méthodes différentes, à faire des compromis et à mieux communiquer.

Pour quelles raisons avez-vous choisi cette thématique ?

C’est un sujet concret, d’actualité, qui touche des milliers de personnes, et on pouvait se projeter dans une solution réelle. On l’a choisi par empathie et par envie de participer même modestement, à la réflexion pour améliorer les conditions de vie en Afrique subsaharienne.

Jugez-vous qu’avoir des cours en sciences humaines et sociales dans un cursus d’ingénieur·e est important ?

Oui, clairement. Ces cours permettent d’élargir ses horizons et de ne pas rester uniquement centré sur les sciences “dures”. Les SHS contribuent à former des ingénieur·es plus complets, capables de mieux comprendre le monde qui les entoure. Elles nous aident ainsi à prendre conscience des enjeux sociétaux liés à nos futurs métiers d’ingénieur·es et de scientifiques.


Auteur: Laureline Duvillard

Source: Éducation

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