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21.03.17 - Une exposition et deux semestres de cours donnés à l’EPFL mettent à l’honneur l’art oublié de la construction en terre. Objectif: montrer en quoi cette méthode millénaire est pertinente aujourd'hui dans l’architecture contemporaine.

Lorsqu’il parle de la construction en terre crue, la passion de l’architecte zurichois Roger Boltshauser est communicative. Pour lui, l’usage de la terre comme matériau et comme élément porteur recèle un énorme potentiel de recherche, autant en ingénierie qu’en architecture. En particulier le développement de la méthode «en pisé», qui consiste à compacter la terre dans un coffrage. Boudée partiellement par les Romains mais adoptée ailleurs en Europe, ses premières traces dans la Méditerranée remontent aux fortifications d’Hannibal. En Asie, cette tradition date de plus de 2000 ans av. J-C.

Invité par la Section d’architecture, Roger Boltshauser donne cette année deux semestres de cours à l’EPFL sur ce type de construction. Il est aussi l’organisateur de la nouvelle exposition de l’Espace Archizoom, «PISÉ: Tradition et potentiel», à voir du 20 mars au 24 juin 2017. Interview.

Quelle est la spécificité du pisé par rapport aux autres techniques de construction?

Le pisé implique l’usage d’un matériau évidemment très durable, la terre crue. Son écobilan est très bon, car on l’extrait sur le lieu même d’une construction. Ses propriétés sont également intéressantes: elle est un régulateur naturel d’humidité, elle fait barrage aux nuisances sonores et aux ondes des téléphones portables et sa consistance est très résistante au temps. Ses qualités écologiques sont donc pertinentes, alors même qu’il s’agit d’un matériau archaïque et artisanal. Son potentiel est à redécouvrir.

(Ci-contre: Roger Boltshauser lors des critiques de semestre. © EPFL / Alexandre Gonzales)

Pourquoi le pisé a-t-il plus ou moins disparu de la construction?

Après la Révolution industrielle, la terre est devenue un matériau synonyme de pauvreté, destiné aux classes inférieures, en comparaison avec les nouveaux matériaux tels que le béton, l’acier et la brique cuite. La terre impliquait des techniques de construction complexes et longues, chaque bloc de terre, nommé banche, devant d’abord sécher avant d’être recouvert d’une nouvelle banche. Aujourd’hui, une bonne partie de ce savoir-faire a disparu. Le pisé repose pourtant sur une longue tradition de construction en Europe, en particulier dans la région Rhône-Alpes, qui a toujours été le centre de cette technique et une source d’inspiration jusqu’en Suisse, notamment au 17ème siècle, même si nous l’avons oublié. Aujourd’hui, la situation est inversée: la terre est devenue un matériau noble, cher et peu accessible. 

Quels seraient les exemples récents de réalisation marquantes en pisé ?

La Maison des Plantes de Laufen (Bâle -Campagne), des produits Ricola, réalisée en 2014 par Herzog & de Meuron. C’est un exemple intéressant de construction basée sur un processus de fabrication novateur: les éléments en terre crue ont été préfabriqués en usine avant leur pose, ramenant le temps de la construction à celui d’une maison habituelle. Des éléments en béton y demeurent toutefois. L’exemple le plus radical de cette méthode serait la Maison Rauch, érigée en 2008, en Autriche. Martin Rauch est le pionnier du renouveau de la construction en pisé. Il est le concepteur de cette maison, et j’en suis l’architecte. Cette maison montre qu’il est possible de construire un bâtiment contemporain de plusieurs étages avec de la terre crue non seulement comme matériau de base mais aussi comme élément porteur. C’est un manifeste. D’autres réalisations sont en cours en Suisse. Les architectes développent à présent un nouveau savoir-faire qu’ils diffusent autour d’eux, en essayant à chaque fois d’aller plus loin, de développer un nouvel aspect de cette méthode de construction.

Quelle recherche avez-vous menée à l’EPFL avec les étudiants de première année de Master?

Nous avons essayé de développer au premier semestre la technique du pisé en nous basant sur Lausanne. Nous avons notamment étudié comment pré-fabriquer des éléments de terre, pour rendre cette méthode plus accessible. Les étudiants ont aussi été amenés à tester des systèmes hybrides mêlant la terre au béton, à l’acier, au bois... et à en inventer de nouveaux. Il y a encore tant de choses à découvrir! C'est un sujet très didactique car il oblige les étudiants à penser de manière innovante. L’idée était aussi de construire des maisons avec une majorité de terre crue comme matériau porteur. Pour développer nos idées, nous avons reçu l’aide des ingénieurs Jürg Conzett et Corentin Fivet (professeur au Smart Living Lab, à Fribourg, ndlr). Durant ce semestre, les étudiants devront concevoir un pavillon sur le site historique du Sittertal à Saint-Gall, qui comporte une grande tradition de construction en pisé. La meilleure idée sera réalisée durant l’été avec les étudiants, en collaboration avec l’Association saint-galloise Sitterwerk, qui réunit des artistes, des artisans et des chercheurs.

Exposition :

PISÉ: Tradition et potentiel, du 20 mars au 24 juin 2017, à l’Espace Archizoom. Entrée libre. Série de conférences à l’EPFL les 28 mars, 3 avril et 4 avril et 9 mai 2017.

Construction d'un mur en pisé par des étudiants en architecture. (ARCHIZOOM) 

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