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01.11.16 - Pour éviter le déclin, les stations hivernales doivent se densifier. C’est une thèse en architecture qui le dit. La doctorante Fiona Pià propose des solutions concrètes et innovantes pour Verbier, un exemple édifiant des problèmes actuels.

Bouchons aux heures de pointe, constructions sur des zones d’avalanche, grignotage des territoires naturels… Plusieurs stations de montagne arrivent à saturation en Suisse. Alors que la tendance est à stopper les constructions, une thèse de l’EPFL affirme au contraire qu’il faut investir dans ces régions, en les densifiant et en soignant la continuité des transports publics.

Collaboratrice au Laboratoire de mobilité urbaine de l’EPFL (LAMU), Fiona Pià a étudié et comparé les défis que rencontrent les stations de Verbier, Zermatt, Andermatt Swiss Alps, Avoriaz (France) et Whistler-Blackcomb (Canada). Native de la Principauté d’Andorre, la chercheuse pointe du doigt la persistance du mythe du chalet isolé au milieu de la nature. Cette image d’Epinal serait responsable de la saturation que connaissent les villes alpines. En prenant l’exemple de Verbier, l’architecte propose un ensemble de solutions pour assurer l’avenir de la station valaisanne tout en préservant la nature environnante. Explications.

Vous avez commencé votre thèse en architecture peu de temps avant l’acceptation de l’initiative Weber, le 11 mars 2012. Quel bilan tirez-vous pour les Alpes de cette volonté de limiter à 20% la construction des résidences secondaires?

L’initiative a permis d’éveiller les consciences collectives sur la nécessité de freiner le mitage du paysage, malheureusement elle se contente d'y répondre en s’attaquant au seul modèle économique des résidences secondaires. Surtout, les images de la campagne de 2012 dénonçaient la problématique avec des stratagèmes de communication ambigus qui stigmatisaient la densité construite et l'urbanisation des stations de montagnes. La campagne inculquait des raccourcis de pensée. La «densité» devenait un élément nocif pour la nature et était générateur de laideur et «l’urbanisation» était responsable du mitage du paysage, alors que les problèmes que rencontrent actuellement les villes alpines proviennent au contraire de leur faible densité résultant de la simple multiplication des chalets. Personne n’ose s’attaquer à ce modèle considéré comme idyllique, alors qu’il convient pourtant de le condamner car il favorise l’étalement urbain et l’usage de la voiture. Franz Weber le présentait pourtant comme un idéal à atteindre: l'affiche remerciant la population d'avoir accepté l'initiative représentait Zermatt par un chalet isolé face au Cervin, prétendant que l'arrêt de toute nouvelle construction permettrait de retrouver cette «authenticité» alpine. Nous pouvons résumer ainsi le paradoxe remarquable soulevé par Franz Weber: d'un côté, il admet et condamne «le mitage du paysage», de l'autre, il acquitte et idéalise le modèle urbain qui le provoque.

Comment imaginez-vous sortir de ce paradoxe?

On ne peut pas continuer à maintenir cette fausse illusion, le statu quo que semble implicitement viser l'initiative ne fera pas disparaître par magie les grandes villes alpines existantes au-dessus de 1'400 mètres. Au lieu de se focaliser sur un impossible retour en arrière, il conviendrait plutôt de se concentrer sur les graves problèmes de saturations urbaines et climatiques que rencontrent aujourd'hui ces régions. Sans une densification axée sur le long terme, ces villes risquent tout simplement le déclin et les conséquences sur la nature «vierge» autour seraient catastrophiques. L'initiative ignore totalement cet aspect pourtant essentiel pour la protection du paysage alpin.

Vous avez étudié le cas pratique de Verbier. Quels développements préconisez-vous pour la station valaisanne?

Pour résoudre les problèmes de saturation du trafic, la commune de Bagnes projette de construire deux nouvelles routes de contournement, dont une en zone d'avalanche rouge. Dans cette même logique de mitage du territoire, de nouveaux logements sont projetés sur les flancs presque vierges de Bruson, nécessitant encore de nouveaux équipements. Verbier contient pourtant déjà de nombreuses routes et infrastructures. Il est donc souhaitable de densifier encore la station pour prolonger son «cycle de vie» et éviter de coloniser d'autres territoires vierges.

Quelle forme pourrait prendre cette densification?

En me basant sur les 10% de surface publique à bâtir encore disponibles, j’ai conçu un nouveau modèle urbain qui regroupe logement et transport public, ceci afin de résoudre les problèmes de mobilité actuels liés à l'usage de la voiture privée et de rationnaliser l'occupation des derniers terrains constructibles. Je propose donc de construire cinq gares de télécabines sous la forme d'infrastructures pouvant atteindre 500 mètres de long. Ces gares d’un nouveau genre contiennent du logement, de vrais espaces publics piétons – qui font souvent défaut en montagne –, des équipements publics et des interfaces de transport. Ces «infrastructures habitées» présenteraient une densité de 1,7 contre 0,3 pour le chalet individuel, occupant donc presque six fois moins de sol que ce dernier. Ce modèle permettrait d’ajouter 250'000 m2 construits aux 963'000 m2 actuels, sans s’étaler sur le territoire alpin. En étendant le réseau de télécabines actuel, celui-ci pourrait desservir durablement la totalité de Verbier, sans faire appel à la voiture privée. J’ai identifié ce mode de transport public comme étant le plus pertinent, car il est écologique, adapté aux topographies alpines, peu bruyant, bon marché et il occupe peu de surface au sol. En plus, il permet de mettre en scène le panorama alpin.

Puisqu’il faut abandonner le rêve de chalet isolé à Verbier, comment convaincre les gens d’habiter dans ces nouvelles infrastructures?

L'infrastructure habitée remplit la double exigence à laquelle le chalet n'a pas su répondre: satisfaire l'incessante quête de vivre au grand air, en «harmonie» avec la nature, sans pour autant la détruire.​ On imagine le chalet en symbiose avec la nature alors qu’en réalité, il la phagocyte. L’occupation rationnelle du sol de ces nouveaux bâtiments permettrait de contrôler l'emprise sur le territoire. La mobilité verte du système et la prise en compte des dangers naturels préservent réellement à long terme la nature encore «vierge» qui les entoure. De plus, ces habitations proposent une nouvelle manière de vivre en altitude. Directement depuis la télécabine, et sans sortir de l'infrastructure, on accède à son logement, on va écouter un concert au Verbier Festival, on part skier, on sort boire une abricotine sur lazone piétonne, au centre du bâtiment, puis, on reprend la télécabine, survolant la nature, pour aller au marché de Verbier village, suivre un cours à l'école internationale ou rejoindre la vallée. La voiture disparaît, on respire l'air alpin.

Pourquoi ce projet est selon vous particulièrement adapté à Verbier?

Le projet ne se contente pas de penser Verbier en tant que station de ski mais anticipe ce qu’elle est appelée à devenir: une prolongation de la «vraie» ville réconciliée avec la nature d'altitude.​ La commune de Bagnes projette d’attirer d’ici à 2035 les visiteurs 10 mois par année sur son territoire. L’avenir de la nature autour de Verbier se décide donc maintenant.

  • Fiona Pià, «Urbaniser les Alpes suisses: stratégies de densification des villes en altitude», sous la supervision d’Inès Lamunière, Laboratoire d'architecture et de mobilité urbaine (LAMU). Soutenance publique de thèse le 7 novembre 2016 à 18h, salle de conférence SV1717. S'inscrire d'ici au 1 novembre auprès de: virginie.lemarie@epfl.ch
  • Dossier de presse: http://bit.ly/UrbanizeAlps 
Auteur:Sandrine PerroudSource:Mediacom
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