Publier ou être oublié: la dure loi de la recherche

RECONNAISSANCE : Publier est une activité cruciale dans la carrière d’un chercheur. C’est la pointe de l’iceberg, le versant visible d’une somme de travail souvent colossale. Mais si les résultats des recherches ne sont pas publiés, c’est comme si rien n’avait été fait. A l’occasion de la mise en ligne de la nouvelle version d’Infoscience, l’archive institutionnelle de l’EPFL, voyons pourquoi ces papiers valent de l’or pour les scientifiques.

«Publier, c’est le premier job du chercheur» indique Benoît Deveaud-Plédran, doyen de la recherche de l’EPFL. Si cette activité est parfois perçue négativement – on évalue un chercheur au kilo de papiers, et si le rythme de publication n’est de loin pas le même dans toutes les disciplines, elle n’en reste pas moins essentielle. «Ne pas publier, c’est ne rien avoir fait, poursuit Benoît Deveaud-Plédran. C’est en publiant que l’on rentre dans l’échange scientifique, en faisant connaître ses résultats, en les rendant constatables et, par là même, contestables.» Le nombre et la qualité des publications sont des repères fiables parmi ceux qui permettent d’évaluer et d’embaucher les meilleurs professeurs.

DU LABO AU PAPIER
Tout débute évidemment par une découverte. Les résultats de la recherche sont tout d’abord partagés dans le «collège invisible», le réseau informel du chercheur, au cours d’échanges officieux. Les conférences permettent également de promouvoir ses idées et d’apprécier la manière dont elles sont reçues. Puis, vient le temps de la publication. C’est une consécration de voir son article accepté dans la revue Nature, Cell ou Science pour ne citer que quelques-unes d’entre elles. Chaque domaine compte ses titres phares et toutes ne bénéficient pas du même facteur d’impact. Leur prestige repose, entre autres, sur le comité de lecture de haut niveau qui va évaluer les articles qui lui sont soumis (le peer-reviewing).

L’enjeu majeur pour le chercheur est de récolter le plus grand nombre de citations possibles. Plus un article est cité par d’autres chercheurs plus il prend de la valeur. C’est le principe du moteur de recherche Google: plus des sites cotés font le lien vers mon site, meilleur sera mon ranking. Un bon taux de citation est excellent pour le facteur H de l’auteur, l’indice essayant de quantifier la productivité scientifique d’un ensemble de ses publications les plus citées.

TROUVER ET FAIRE CONNAITRE
Le savant isolé qui fait ses découvertes, seul dans son galetas, comme Balthazar Claës, le héros du roman de Balzac, La recherche de l’absolu, n’existe plus. Et il est extrêmement rare de pouvoir attendre d’avoir démontré un théorème de Fermat pour publier (on a mis 353 ans pour le résoudre). Il ne suffit pas d’avoir trouvé, il faut encore le faire savoir. Parler de ses recherches, interagir avec les médias et la société: autant de tâches faisant partie du métier du chercheur qui se doit également d’être un bon communicateur. C’est à travers le dialogue qu’il alimente que la recherche évolue et reste libre. Publié ou être oublié (le fameux publish or perish) résume la dure loi de la recherche, mais garantit également sa qualité et sa vitalité.

Avec plus de 2’000 publications par an dans les plus grandes revues internationales, l’EPFL démontre qu’elle n’est pas prête de se faire oublier. De plus, elle veille à ce que son patrimoine scientifique soit accessible en ligne. Infoscience.epfl.ch est bien plus qu’une vitrine statique: c’est le pouls de l’Ecole, le lieu où elle donne à voir sa créativité.

Melody Swartz, Laboratoire de mécanobiologie et de morphogenèse
Il est essentiel de publier, parce que c’est la seule manière de diffuser les résultats de nos recherches. Ce serait un énorme gaspillage de faire toutes ces recherches et de conserver les résultats obtenus, les choses que nous avons apprises pour nous-mêmes! C’est exactement comme si on élaborait un excellent produit sans le commercialiser. Les contribuables et les donateurs financent nos recherches, il est donc impératif que les résultats soient publiés et accessibles. Sans publication, la communauté scientifique ne pourrait pas progresser, et ce serait comme si aucune recherche n’avait jamais été faite.

Nicolas Monod, Chaire de théorie ergodique et géométrique des groupes
Le cliché «publish or perish» (qui date déjà d’en tous cas un demi-siècle) fait référence aux effets pervers de la bibliométrie et plus généralement du «bean counting». Bien que ces effets pervers soient bien connus et dans une certaine mesure évidents, le phénomène perdure, particulièrement dans les institutions «de seconde ligue», parce que les évaluations quantitatives ont l’avantage de la facilité.

Martin Vetterli, Laboratoire de communications audiovisuelles
Un scientifique qui ne publie pas est comme un artiste qui ne produit pas d’œuvres. Il ne suffit pas de faire l’expérience clé ou connaître la preuve d’une conjecture importante, il faut partager le résultat, le montrer, l’expliquer, en un mot, être généreux et publier?!»

Denis Duboule, Lab of Developmental Genomics
Il faut publier, car autrement personne ne vous lit... Comme une musique non jouée, comme des tableaux gardés dans un garage. Il faut publier également pour clarifier vos idées, car bien entendu, toute pensée claire dérive de l’écrit ou de la langue. Il faut publier pour matérialiser votre passion, pour la rendre vivante! Ne pas publier, c’est mourir d’orgueil et de contentement. C’est manger dans son coin les petits plats qu’on prépare pour les autres. Bons ou mauvais...»

Michel Bierlaire, Laboratoire transport et mobilité
Le processus de publication est particulièrement exigeant. Un article scientifique publié dans une revue sérieuse est passé au crible par les experts du domaine. Et en général, c’est très sévère.»